Renard argenté

Le Conte du Bouleau

Il était une fois… c’était, ouf, dans un pays froid, un pays où les gens sont rudes, où le soleil se fait rare dès août passé… Il était donc, deux frères, jeunes encore, qui vivaient chez leur père. Leur mère était morte quand le cadet avait trois ans, et jamais leur père n’avait pris de seconde épouse. Un jour de printemps, le père leur fit planter à chacun un bouleau, de chaque côté de la porte. Le bouleau du cadet poussa rapidement et se fit beau, grand et gracile, souple et élancé. Son ombre était légère comme les jupons des filles au bal du printemps, son feuillage d’un vert tendre, son écorce douce et blanche comme l’ivoire, striée d’un noir charbonneux… Mais celui de l’aîné n’en avait que faire, et ne montra aucune bonne volonté. Il fit trois feuilles, un maigre rameau, et mourut. Chacun comprit ce que cela signifiait.

« Fils », fit le père, « ton destin n’est pas de demeurer dans notre maison. Dès que tu seras à l’âge d’homme, tu devras partir, et pour où, je l’ignore. »

L’âge d’homme était tôt, pour ce peuple. Et l’aîné ne tarda pas à sentir le démanger l’envie de voyager…

« Fils », lui dit un jour son père, alors qu’ils étaient tous les deux assis à la table, « je sens ton envie de voir du pays. Voici donc, je te fais trois dons, dont tu devras prendre grand soin. » Il tendit à son fils un long bout de bois, qui n’avait d’ouvragé que le bout ferré : « Ceci est un bâton que ton grand-père lui-même fabriqua. Tu n’auras pas de meilleure arme, car ni le fer ni le feu ne peuvent le détruire. Tu n’auras pas de meilleur soutien, car il te fera traverser torrents et mers, pour peu que tu le lui demande. Tu n’auras pas de meilleur guide, car où que tu veuilles aller, il te suffira de frapper trois fois le sol avec l’extrémité ferrée et de le lâcher pour qu’il t’indique du fer la bonne direction. ». Il sortit ensuite de sa poche un mouchoir, d’une étoffe si fine qu’elle était transparente, et semblait bien fragile. « Voici un mouchoir, que tissa ta propre mère. Tu n’auras pas de meilleur abri, car il te suffira de le jeter en l’air pour qu’il devienne abri avec tout ce qui te sera nécessaire pour dormir et te reposer. Tu n’auras pas de meilleure table, car il te suffira de le poser au sol pour qu’il se couvre de ce dont tu auras besoin pour te sustenter. Tu n’auras pas de meilleure cachette, car il te suffira de souffler dessus avant de le mettre sur la tête pour devenir invisible. »

Puis, il sortit d’une autre poche un petit sachet, dans lequel se trouvait une graine : « Et voici enfin quelque chose qui ne te protègera pas, ni te nourrira, ni ne te sera d’aucune aide pour tes aventures. Il s’agit d’une graine de bouleau, de celle-là même que ton frère et toi plantèrent. Quand tu seras lassé des voyages, et que tu penseras avoir trouvé une place pour vivre, plante-là au sol. Si, en trois jours, rien ne se passe, va voir ailleurs, et n’oublie pas de la reprendre. Vois à quoi ressemble le bouleau de ton frère : le tien sera aussi beau, si tu le plantes où se trouvera ton bonheur. »

L’aîné remercia son père, fit son baluchon, et parti le lendemain.

Il faut savoir que, dans le pays où avait grandit le jeune homme, il y avait peu de villages, très peu d’habitations. Sitôt sorti du hameau où il avait vécu avec son frère et son père, il se retrouva dans la forêt, où ne vivaient que bêtes sauvages et charbonniers — et bien souvent, mieux valait rencontrer les premiers que les seconds. Une sente s’esquissait, qu’il prit. Il ne savait où elle allait le conduire, ni ce qui l’attendrait au bout. Il avança tant qu’il fit jour, puis vint la nuit. De sous les arbres, on ne voyait pas les étoiles, et le soupir du vent du soir faisait lugubrement grincer les branches des sapins. La forêt semblait s’animer d’intentions malfaisante, et il décida de s’arrêter là. Il jeta son mouchoir en l’air, et aussitôt se dressa un petit pavillon, dont l’étoffe se fondait dans la noirceur environnante. Il y rentra vite, et trouva à l’intérieur un lit de camp au matelas confortable, des couvertures abondantes, et de quoi se laver et se vêtir de propre. Sur une petite table à côté du lit, un ragoût fumant l’attendait, et il mangea d’abondance, car il avait grand faim. Puis, le bâton de son grand-père à portée de main, il se coucha, et s’endormit.

Il lui semblait n’avoir fait que fermer un œil, quand quelque chose le sortit du sommeil. Un craquement de branche ? Le vent soudain qui s’était levé ? Pas rassuré pour deux sous, il se dressa sur son lit et empoigna son bâton. Il lui semblait avoir entendu un frôlement sur la toile… Mais rien de plus… il n’osa pas allumer la chandelle, qui pourtant l’eût rassuré, de peur que la lumière ne se voit de l’extérieur, et n’attire il ne savait quoi. Mais le vent se calma aussi soudainement qu’il s’était levé, et un silence opaque s’étendit. Le jeune homme fini par se rendormir.

Cette fois, ce fut la lumière du jour, qui perçait les feuillages, qui le réveilla. Il se changea, déjeuna solidement, prit son bâton, et sortit du pavillon. Dehors, rien n’indiquait une quelconque visite nocturne. Pas de traces de pas, ni de branche tombée. Il décida de repartir, et se demanda brièvement comment faire du pavillon un simple mouchoir. Il saisit le toit entre ses doigts, le secoua, et se retrouva avec une fine étoffe entre le pouce et l’index. Il le mit dans sa poche, et repartit sur la sente.

Au bout de quelques heures, il lui sembla bien s’être perdu. Le maigre sentier qu’il suivait jusqu’à présent avait disparu, et les arbres se faisaient de plus en plus denses, de plus en plus hauts, de plus en plus sombres, de plus en plus épineux. Il faisait triste et glauque dans la forêt, sans la riante lumière des hêtres et des noisetiers. De désespoir de cause, il tapa trois fois le sol avec le bout ferré de son bâton, et dit : « Sors-moi de cette forêt ! ». Mais le bâton resta planté tout droit. Le jeune homme recommença, tapa bien fermement trois fois le sol avec le bout ferré, et articula distinctement : « Sors-moi de cette forêt ! ». Mais cela ne changea rien : le bâton resta planté tout droit. Le jeune homme resta perplexe. Soit le bâton ne marchait pas, soit cela signifiait qu’il lui fallait creuser et sortir par en-dessous de la forêt. Mais cela n’avait aucun sens : il n’allait pas creuser des lieues et des lieues sous tous les arbres et toutes les racines avant de sortir de là ! Bien entendu, le bâton ne pouvait répondre à cette question. Par acquis de conscience, le jeune homme répéta les gestes et sa demande, pour obtenir le même résultat. Rien ne se passa.

Il résolu donc de continuer à marcher. Il marcha tant qu’il fit jour, ou du moins, tant que la lumière du jour parvenait à se filtrer entre les épines noires… Vint le soir, et il jeta son mouchoir en l’air, se demandant bien comment un pavillon allait pouvoir se dresser dans le si petit espace existant entre les troncs. Mais le mouchoir s’éleva, s’éleva, s’éleva, et se cacha dans les branches du plus gros sapin. Le jeune homme commença à s’affoler avant de distinguer dans le noir une très fine cordelette, qui semblait luire légèrement. Il la prit entre ses doigts, et elle lui sembla douce, et bien fragile… Il s’en aida néanmoins pour grimper à l’arbre, et elle se révéla suffisamment robuste pour supporter son poids. Au bout de la cordelette, sur une branche robuste, se dressait un tout petit abri. Mais sitôt qu’il rentra dedans, après avoir enroulé son filin, qu’il y trouva un peu plus de place que ce qu’il n’attendait : en vérité, presqu’autant que la nuit précédente. Il se restaura, bu, se lava, et s’endormit, pensant ne rien craindre du haut d’un arbre si épineux, mais gardant tout de même contre lui son bâton.

Il lui semblait n’avoir fait que fermer un œil, quand, comme la veille, quelque chose le sortit du sommeil. Un craquement de branche ? Le vent soudain qui s’était levé ? Pas plus rassuré aujourd’hui qu’hier, il se dressa sur son lit et empoigna son bâton. Il lui semblait avoir entendu un frôlement sur la toile… Mais rien de plus… il n’osa pas allumer la chandelle, qui pourtant l’eût rassuré, de peur que la lumière ne se voit de l’extérieur, et n’attire il ne savait quoi. Mais le vent se calma aussi soudainement qu’il s’était levé… pourtant, ce ne fut pas un silence opaque qui s’appesantit sur la forêt. Des couinements étranges semblaient venir d’en bas… Curieux, le jeune homme se dirigea vers l’entrée de son abri, et tendit l’oreille en tentant de voir ce qui se passait dessous. Il ne vit rien. Mais en écoutant bien, il parvint à identifier la bête qui couinait en dessous. Un loup. Ce qui ne le rassura pas pour autant, et il allait bien vite rentrer dans son abri quand une lumière étrange se diffusa de l’endroit où se trouvait la bête, qui montrait la forêt comme en plein jour. Intrigué, il se pencha un peu plus, tenant toujours son bâton bien serré. Et il vit, au pied de l’arbre, une peau de loup abandonnée, et une femme se tenant à côté. La lumière se dissipa, et il ne vit plus rien. Mais la femme parla. « Je sais que tu te caches là-haut, jeune homme, et je ne puis te rejoindre. Sache cependant que tu es en danger. La forêt appartient à un puissant enchanteur, et il attire à lui quiconque s’aventure sur son domaine… Rien ne pourra t’empêcher d’atteindre la tour depuis laquelle il jette ses maléfices, et alors, qui sait ce qu’il adviendra de toi ? Moi-même suis encore l’objet de ses expériences, et ne dois qu’à une chance inespérée cet instant où je puis t’avertir de voix humaine. Prend garde ! Et prépare-toi à l’affronter, car l’homme est rusé, et son pouvoir immense ! ». Et aussitôt, la lueur réapparu, et le jeune homme n’eût que quelques secondes pour entrapercevoir la femme, avant qu’elle ne devienne louve et que la lumière ne disparaisse. La louve couina encore, plaintivement, et partit… Cette fois, le jeune homme ne parvint pas à s’endormir, et passa son temps à réfléchir…

Le lendemain matin — où ce qu’il supposait être matin, car la lueur du jour se percevait à peine sous le couvert épineux — il descendit de son abri, tira sur la cordelette argentée et rangea le mouchoir dans la poche de sa chemise. Il empoigna son bâton, frappa trois fois le sol du bout ferré, et dit : « Mène-moi à la tour de l’enchanteur ». Le bâton vacilla, et tomba lourdement au sol. Il indiquait l’ouest. Le jeune homme se mit en route dans cette direction.

A midi — il supposa qu’il était midi car la lueur était plus vive, et qu’il avait faim — il se trouvait toujours sous de noirs sapins, et rien n’indiquait qu’il avait parcouru du chemin. Mais le bâton indiquait toujours la même direction, et le jeune homme s’arrêta pour manger. Il sortit son mouchoir, le posa au sol, et le mouchoir se fit nappe couverte de pain blanc, de fromage et de viande fumée. Comme il mangeait, un petit oiseau vient sur la nappe, et le jeune homme lui donna quelques miettes. C’était le premier être vivant qu’il croisait depuis qu’il était entré dans la forêt, à l’exception de la femme-louve de la veille. L’oiseau picora les miettes en le regardant de côté de son petit oeil brillant, puis s’envola. En direction de l’ouest. Sitôt fini son repas, le jeune homme replia la nappe, mit de nouveau le mouchoir dans sa poche, et suivit la direction que l’oiseau avait prise.

Au soir, il remarqua un changement dans le bois : les arbres étaient plus espacés, et il respirait plus à l’aise. Cependant, il ne voyait toujours pas de tour, ni aucune trace d’habitation humaine. Comme il était fatigué de marcher, il jeta son mouchoir en l’air, et se dressa devant lui une tente à l’aspect misérable. Il rentra à l’intérieur, et si l’aspect était bien moins ouvragé que les fois dernières, le matelas de fourrure était tout de même confortable. Il mangea de bon appétit, et, avant de se coucher, il jeta un coup d’œil par l’auvent… Il ne vit d’abord rien, puis il lui sembla qu’une ombre se mouvait derrière un arbre.

« Qui va là ? » fit-il en empoignant son bâton. Mais rien ne répondit.

« Qui êtes-vous et pourquoi vous cachez-vous ? » fit-il un peu plus fort.

Une ombre se détacha d’un arbre.

« Approchez ! » commanda le jeune homme. L’ombre obéit. C’était un homme,  un charbonnier sans doute, qui avait tout de l’apparence d’un mendiant : crasseux, déguenillé, l’air farouche et le cheveux long et poisseux. Il portait une hache à la ceinture, et avait l’air complètement égaré. Le jeune homme eût un mouvement de pitié, et se dit aussi qu’il préférait avoir cet homme pour compagnie durant la nuit, plutôt que de le savoir rôdant autour…

« Vous pouvez partager mon abri, si vous le désirez. Il me reste de quoi manger et de quoi boire, et je dois avoir quelques couvertures à vous prêter. »

L’homme hocha la tête et s’approcha. Il empestait la sueur et la fumée. Le jeune homme regretta son mouvement de bonté, mais ce qui était dit était dit, et il fit entrer le charbonnier sous la tente. La compagnie de ce dernier ne se révéla pas enchantante : il ne décrocha pas un mot, pas même de remerciement pour le repas et les couvertures, et regarda d’un air furibond le jeune homme quand celui-ci lui proposa de se changer pour la nuit — il avait trouvé des vêtements propres sur les fourrures en retourna dans la tente. Le jeune homme n’insista pas, et ne tarda pas à moucher la bougie, serrant la prise de son bâton et se jurant de ne dormir que d’un œil. Cependant, il s’endormit profondément, et ne broncha pas quand une clarté diffuse illumina la tente. Il se réveilla le lendemain pour se trouver seul sous la tente. Le mendiant avait laissé sa hache sur les couvertures qui lui avaient servies de lit, et avait disparu.

Le jeune homme se remit en route, et au moment où il prenait la direction de l’ouest, il lui sembla se remémorer une voix lui disant : « Tu as choisis de l’affronter avant qu’il ne mette la main sur toi, plutôt que de fuir ce qui est inéluctable. C’était la meilleure chose à faire ». C’était celle de la femme-louve. Mais quand avait-il pu l’entendre ? Était-ce elle le mendiant mystérieux, sous un déguisement ? Ou avait-il seulement rêvé ? Il secoua la tête, serra à sa ceinture la hache qu’il avait prise, et continua sa route avec son arme supplémentaire.

Au fur et à mesure de son avancée, la forêt se faisait de plus en plus ténue. Il arriva finalement face à une vaste plaine, où se dressait une tour de belle ouvrage. La tour de l’enchanteur. Il s’y dirigea, et parvint finalement à la clôture qui ceignait le bâtiment. Quand il passa sous le porche, il entendit un bruissement derrière lui, et, se retournant, vit que la plaine qu’il venait de traverser était maintenant bois de résineux inextricables. Impossible de reculer, car une haie de ronces aux épines acérées embrassait la clôture… Il était prisonnier de l’enclos autour de la tour…

Comme il se dirigeait vers cette dernière, il vit venir à lui un grand homme décharné, vêtu d’un ample et rouge manteau.

« Je t’attendais, paysan », fit l’homme.

« Bien le bonjour, vieil homme », répondit courtoisement l’autre, jugeant préférable d’user de bonnes manières. « Sont-ce tes bois, et est-ce ta tour ? » demanda-t-il.

« C’est mon domaine. Et nul étranger jusqu’à présent n’a pu en sortir… vivant, tout du moins. Car pour obtenir l’hospitalité ici, il faut la mériter. »

« Dis-moi comment. »

« L’épreuve a semblé simple à beaucoup, mais leurs têtes ornent maintenant le porche », rit l’autre, et son rire grinçait comme du fer rouillé. Et, se retournant, le jeune homme vit que de nombreuses têtes coupées étaient exposées dans des niches sur les montants de bois… Il frémit de dégoût et de peur en voyant que certaines portaient des traces de transformations — telle présentait, en lieu de nez, un groin ou un bec, telle autre des oreilles d’âne, telle autre un rictus d’épouvante… Sa voix néanmoins ne le montra pas quand il demanda avec aplomb :

« Énonce l’épreuve, vieil homme. Si elle est réalisable, je l’affronterai. »

« Suis-moi ». Et il le mena à l’arrière de la tour. S’étendaient là de vastes champs de blé mur et doré.

« Voilà mes champs. Chaque jour, la moisson est prête à faire, et chaque nuit, le champs est dévasté. A toi de savoir par qui, et de le tuer. »

« Cela ne semble pas très difficile, en effet. Mais avant le soir, je puis bien me reposer et manger. » fit le jeune homme.

Le vieillard n’y fit pas d’objection et le mena à la tour, puis dans une chambre qui avait, ma foi, tout ce que pouvait attendre un prince. Le jeune homme demanda de l’eau chaude pour se laver, des vêtements propres pour se vêtir, et de quoi manger et boire. Le vieillard hocha la tête, et reparti en fermant la porte derrière lui. Dans la baignoire, de l’eau claire fumait, et savons et brosses n’attendaient qu’à être utilisés. Le jeune homme se dévêtit et s’immergea. Il allait être midi quand il entendit un bruit à la fenêtre, un toquement régulier. Il passa les vêtements propres qui attendaient sur un tabouret et alla voir… Une corneille se tenait sur le rebord et tapait du bec contre la vitre. Il ouvrit la fenêtre, la corneille entra, et quelques secondes après, une lueur illumina la pièce, l’obligeant à fermer les yeux. Quand il les rouvrit, le plumage de la corneille était à terre, et une jeune femme se tenait à côté – la femme-louve de l’avant-veille.

« Je n’ai que quelques secondes devant moi, avant de prendre une autre forme… J’ai entendu l’épreuve. Sache que c’est une souris qui, tous les soirs, détruit la récolte de l’enchanteur. Il s’agit d’une de mes sœurs qu’il a ainsi transformé, et qui, pour se venger, réduit à néant tous les espoirs de moisson de notre bourreau. Tue-la avec la hache que je t’ai laissé la nuit dernière. Tu la délivreras ainsi. N’hésite pas en portant le coup fatal. Si tu ne le fais pas, c’est toi qui mourras. »

Et de nouveau la lueur envahit la pièce, avant de disparaître, et un lézard grimpa sur le mur avant de passer par la fenêtre.

Le soir venu, le jeune homme alla près des champs. Il ne veilla pas longtemps avant de voir passer entre ses jambes une petite souris grise. Sans hésiter, il lui jeta la hache sur le crâne. Puis, pris de remords, il se dirigea vers la petite bête inerte… Mais à peine eût-il fait un pas que la souris se transforma en fillette, qui lui fit une profonde révérence.

« Tu m’as délivré, bel homme. Seule cette hache avait le pouvoir de me tuer sous forme animale, et de me délivrer de ce maléfice. Maintenant, je vais pouvoir rejoindre ma famille. En remerciement, voici un harpon, qui te sera utile pour ta prochaine épreuve, » fit-elle en le lui tendant. Le jeune homme eût à peine le temps de la remercier que la fillette disparaissait. Quand le jour se leva, l’enchanteur vint voir ce qu’il en était, pensant avoir trouvé un nouveau support à expérimentation, mais fut bien surpris de voir le jeune homme faire mine de tailler son harpon avec sa hache, la dépouille de la souris à ses pieds, et la récolte prête à être moissonnée.

« Tu as bien triomphé de la première épreuve. Ne t’estime pas heureux pour autant : les deux autres t’attendent encore ! »

« Énonce la deuxième épreuve, vieil homme ! ».

L’enchanteur claqua une fois dans ses mains, et le blé se retrouva à terre. Il claqua une deuxième fois, les meules étaient faites. Une troisième, et le grain était séparé de la paille. Derrière les champs se trouvait un lac.

« Voilà mon lac. Chaque jour, il grouille de poissons, mais chaque nuit, ils se font tuer et leur cadavres remontent à la surface. A toi de savoir qui les tue, et de le tuer à ton tour. »

« L’épreuve n’a pas l’air difficile, en effet. Mais j’ai bien le temps de me reposer d’ici ce soir ! ». Et le jeune homme retourna à son appartement dans la tour. A midi, il ouvrit sa fenêtre, pensant voir revenir la jeune femme… Il attendait d’elle conseil, mais désirait aussi la voir pour elle-même, car il la trouvait à son goût… Une araignée se faufila par la fenêtre, et la même lueur que précédemment emplit la pièce.

« Je te remercies d’avoir délivré ma sœur ! J’ai entendu la deuxième épreuve. Cette fois, c’est mon autre sœur cadette, transformée en énorme brochet par l’enchanteur, qui pour se venger tue tout son vivier à poissons. Tue-la avec le harpon que t’as donné ma petite sœur hier, sans plus hésiter que le soir dernier. Sinon, c’est toi qui mourras. » Et de nouveau la lueur, avant qu’un papillon jaune ne s’envole par la fenêtre. Pensif, le jeune homme le regarda voleter dans le ciel…

Au soir, il se rendit au lac, se posta sur le ponton, harpon prêt à servir, et attendit que se montre le brochet. Cela ne tarda pas, et l’animal était en effet énorme. Sans faillir, le jeune homme le visa et lança vivement le harpon. Il toucha l’animal qui se convulsionna violemment, et le remonta sur le ponton. Quand le brochet cessa ses spasmes, se dressa une jeune fille.

« Tu m’as délivré, bel homme, comme tu délivras ma petite sœur. Seule elle pouvait te fournir ce harpon, qui seul avait pouvoir de me tuer sous ma forme animale. Maintenant, avant de rejoindre ma famille, je me dois de t’avertir : la dernière épreuve sera pour toi la plus difficile. Je ne peux t’offrir que ce bouclier comme protection. Tu n’auras pour seules armes que celles que tu portes en toi. Et cela ne suffira peut-être pas… ». Et sur ces mots, elle disparu. Perplexe, le jeune homme resta à veiller sur la dépouille du brochet… Le lendemain, l’enchanteur vint voir ce qu’il en était, pensant cette fois que le jeune homme avait échoué, et fut bien dépité de le voir en train de pêcher sur le ponton, la dépouille du brochet à ses côtés.

« Tu as bien triomphé de la deuxième épreuve, mais il en reste une encore ! »

« Énonce la troisième, vieil homme ! Si elle est aussi simple que les deux précédentes, je serai tôt délivré de ton enclos ! »

L’enchanteur claqua une fois dans ses mains, et les poissons sautèrent hors de l’eau. Il claqua une deuxième fois, ils étaient sur la berge. Une troisième, et ils étaient vidés et écaillés. Derrière le lac se trouvaient des montagnes.

« Ne te vante pas trop… Vois ces montagnes : elles recèlent un animal terrible, un monstre puissant, que nul n’a jamais pu triompher car sa force est grande, et son cuir résiste même à mes enchantements. Il te faudra m’apporter sa tête. Tu as trois jours pour cela. »

« Ce jour-ci ne compte pas : il est déjà entamé, et j’ai veillé toute la nuit. Le monstre attendra bien demain, et dans trois jours tu auras sa tête. »

Et il retourna à ses appartements. Cette fois-ci, cependant, il était un peu plus embêté. Une souris, un brochet, ce n’était pas compliqué à abattre, mais un monstre, qui tenait même l’enchanteur en échec… pour cette fois, c’était à la mort qu’il allait, car il n’avait d’autre arme qu’un bâton, une hache et un harpon. Pas d’épée tranchante, ni arc… Mais il préférait encore périr sous les assauts du monstre que subir les expérimentations de l’enchanteur. A midi, cependant, il ouvrit la fenêtre, espérant voir une dernière fois la jeune femme, et un criquet entra dans sa chambre.

« Ma famille a une dette immense envers toi… Il ne te sera pas tenu grief de ce que tu vas devoir faire pour la prochaine épreuve. C’est moi que tu devras tuer cette fois. »

Le jeune homme resta interdit : « Toi ? Non ! »

« Il en sera ainsi, pourtant. L’enchanteur me forcera à devenir une ourse monstrueuse, et tu devras me tuer une première fois. Je deviendrai alors salamandre gigantesque, et tu devras me tuer une deuxième fois. Alors, se dressera devant toi une louve aux crocs et griffes d’acier, et tu devras me tuer une troisième fois. Puis, tu me couperas la tête et l’apporteras au sorcier. N’estime pas pour autant en avoir fini. Il cherchera à te tuer par traîtrise. Retourne à cet appartement sous prétexte de récupérer tes affaires, et ne traîne pas, pas une seconde. Ne lui donne pas une chance de te tuer, ou ma mort aura été vaine. Sous la baignoire se trouve une trappe. J’ai creusé dessous un passage souterrain qui te mènera hors de la forêt, en sécurité. Hors de son domaine, l’enchanteur ne peut plus rien. »

« Mais toi ? Tu ferras comme tes sœurs ? Je te tuerai et tu seras délivrée… »

La jeune femme secoua tristement la tête.

« Moi, non. Il faudra que je meurs pour que tu puisses vivre… »

« Je refuse ! »

« Tu ne peux pas. Je préfère cette mort-là, de toute façon. Ces transformations successives me tuent à petit feu, et je n’en ai plus pour longtemps à vivre. Déjà la lumière se fait moins vive lors de mes métamorphoses. Autant mourir en te permettant de te sauver. Ne me refuse pas cette mort ! Je ne te demanderai que trois choses : quand tu me combattras, fais-le à la loyale ; quand tu me tueras, fais-le proprement. Et quand tu te seras échappé, plante la graine de bouleau où l’endroit te paraîtra favorable, en mémoire de moi. Promet-le moi. »

« Je… »

« Promet-le moi », répéta-t-elle, et la tristesse de ces yeux était tellement immense que le jeune homme promit, à contre-cœur. Aussitôt, la jeune femme se mit à luire, et une martre se faufila en vitesse par la fenêtre.

Il avait le cœur lourd et triste en partant le lendemain vers les montagnes blanches… C’est à peine s’il se soucia des obstacles sur son chemin. Ils auraient pourtant découragé bien des hommes, mais lui possédait son bâton, qui lui permit de franchir rapidement rapides et torrents… à la mi-journée, il se trouvait déjà loin de la tour, petite aiguille plantée au cœur d’une forêt épaisse. Il entendit alors derrière lui un bruit de branches brisées, et se trouva face à l’ourse géante. Il la combattit vaillamment, et reçu maintes entailles et estafilades. Malgré cela, à la nuit tombée, il parvint à l’assommer du pommeau de son bâton, lui portant un coup sur le point fragile de la nuque… Les yeux de l’ourse se révulsèrent, ses pâtes se raidirent, et elle s’affaissa. Brandissant la hache, le jeune homme lui coupa proprement la tête. Aussitôt, la dépouille de l’ours se mit à brûler, et se dressa à la place une salamandre gigantesque, dont la gueule vomissait flammes et cendres. Le bouclier protégeait le jeune homme des brûlures, mais n’empêcha pas ses cheveux de roussir plusieurs fois… A la fin du second jour, cependant, le jeune homme parvint à atteindre de son harpon le cœur de la bête, qui mourut sur le coup… La lassitude s’empara de lui… Il n’avait pas dormi depuis deux jours, ni mangé, et devait encore combattre une troisième fois la femme qu’il aimait… et la tuer définitivement. Puisque la transformation ne se faisait qu’une fois la tête tranchée, il s’accorda le temps d’une pause… Mais il ne put ni manger, ni dormir… et il ne parvenait pas à se résoudre à trancher la tête de la salamandre, sachant que se dresserait devant lui la femme-louve… mais il ne pouvait rester ici éternellement… l’aube du troisième jour se levait quand il se décida à porter le coup final de sa hache… Aussitôt, la salamandre s’enflamma, et sortit de la fournaise une louve aux crocs et griffes d’acier, qui lui bondit dessus sans attendre. Le combat dura jusqu’au soir tombant… alors seulement, le jeune homme pu porter le coup fatal à la bête, frappant entre ses yeux… En larmes, il s’affala sur elle. Le soleil disparu derrière les montagnes, et ce n’est qu’à ce moment qu’il trancha la tête de la louve, avant de couvrir la dépouille de rocher pour la protéger. Puis il s’en retourna à la tour, franchissant de nuit tous les ravins et les torrents qui barraient sa route, marchant dans une sorte de brouillard glauque sans rien voir autour de lui… L’aube s’annonçait à peine quand il se présenta à la porte de la tour, la tête de la louve dans les mains. L’enchanteur attendait là, pensant être débarrassé de ce paysan trop adroit. Le jeune homme lui remit la tête sans un mot, puis alla dans les appartements où il avait pu retrouver la jeune femme par trois fois… Il ferma la porte et se barricada… Il brûlait d’envie d’attendre midi et de laisser la fenêtre ouverte, pour voir si elle allait revenir, si tout cela n’avait pas été un cauchemar horrible, mais se souvint de ses paroles :

« …tu me couperas la tête et l’apporteras au sorcier. N’estime pas pour autant en avoir fini. Il cherchera à te tuer par traîtrise. Retourne à cet appartement sous prétexte de récupérer tes affaires, et ne traîne pas, pas une seconde. Ne lui donne pas une chance de te tuer, ou ma mort aura été vaine. Sous la baignoire se trouve une trappe. J’ai creusé dessous un passage souterrain qui te mènera hors de la forêt, en sécurité. Hors de son domaine, l’enchanteur ne peut plus rien. »

Cependant… il avait le mouchoir de sa mère… il pouvait se rendre invisible. Laisser la fenêtre ouverte, au cas où elle viendrait, et si l’enchanteur venait à sa place… Il le tuerait avec la hache de la jeune femme. Ainsi finira son règne, ainsi sera-t-elle vengée, et il ne s’enfuirait qu’alors. A midi donc, il souffla sur le mouchoir, le mit sur sa tête, et, sûr d’être invisible, ouvrit la fenêtre. Le piège était près. Bientôt entra un écureuil noir… Une vive lumière envahit la pièce… et l’enchanteur se dressait là, mains tendues… il ne trouva rien. Désarçonné, il se retourna. Le jeune homme enleva alors le mouchoir, et jeta du même temps la hache, avant que le vieil homme ne puisse réagir.

« Ainsi est-elle vengée ! Ainsi fini ton règne ! » cria-t-il quand l’arme entama le front de l’enchanteur. Mais la tour se mit à trembler aussitôt, les murs se lézardèrent, les vitres se brisèrent. Le jeune homme se précipita vers la trappe, et suivit le tunnel alors que la tour s’écroulait sur sa base… Il lui sembla cheminer des nuits et des nuits, quand enfin il vit la lumière du jour devant lui. Il sortit dans une plaine verte d’herbe longue et fleurie d’étoiles blanches. Une rivière coulait, paisible, en doux méandres tranquilles… Un petit bois de hêtres et de noisetiers ombrait une colline… Épuisé de tristesse, de douleur et de chagrin, il s’endormit là.

L’endroit était agréable, et le jeune homme n’avait pas le goût d’aller plus loin. Il se fit une cabane de branches mortes emmêlées aux troncs vivants, et sortit de son sachet la petite graine de bouleau, qu’il avait précieusement gardé contre son cœur. Il la planta juste à l’orée du petit bois, où le soleil caressait la colline à l’aube, où les hêtres protégerait du vent dominant la pousse, où le chant de la rivière s’entendait le mieux au soir, où les étoiles se voyaient le mieux la nuit…

Le bouleau crût rapidement. Trois fois sept jours plus tard, il se dressait, beau, grand et gracile, souple et élancé. Son ombre était légère comme les jupons des filles au bal du printemps, son feuillage d’un vert tendre, son écorce douce et blanche comme l’ivoire, striée d’un noir charbonneux… Le jeune homme aimait la caresser, repensant à sa femme-louve, revoyant son visage et ses yeux, entendant de nouveau sa voix grave et triste… « …le tien sera aussi beau, si tu le plantes où se trouvera ton bonheur. », avait dit son père. Mais quel bonheur, alors qu’il avait tué la femme qu’il aimait ?

Un soir, il lui sembla voir une ombre se détacher du bouleau. Intrigué, il s’approcha, mais ne vit rien d’autre. Le vent bruissa dans le fin feuillage de l’arbre, comme un effleurement de caresse. La même illusion se répéta le soir suivant, et comme le précédent, il ne vit rien. Le même bruissement répondit à sa question muette… Le lendemain, il passa la journée prêt de l’arbre, sans le quitter des yeux. Et au soir, quand le dernier rayon du soleil s’éteignit à l’ouest, l’arbre sembla prendre vie. Son ombre sembla se dédoubler, et la jeune femme aimée se détacha du tronc. Le jeune homme se leva d’un bon, la saisissant par sa taille frêle, serrant contre lui celle qu’il craignait être une illusion, un fantôme né de son imagination… Mais la jeune femme était réelle, et répondit à son étreinte par un baiser. Et comme les étoiles scintillaient dans la brume humide levée par la rivière, elle lui chuchota à l’oreille :

« Je n’avais qu’un faible espoir de survie… Seul ton amour pouvait briser le maléfice, et je n’espérai guère que tu m’aimes autant que je t’aimais, moi, à peine nos regards croisés. J’avais si peu de temps ! Et si peu de moyens. Mais tu m’as délivrée… Tu m’as délivré, mon amour. »

* * *