Renard argenté

Aux Frontières

Aux Frontières

Avant-Propos

« Ici ne viennent que les enfants, les sages et les fous. »

Lu sur un Pilier de Passage

Les Frontières sont un concept assez particulier ; semblable aux Carnets de Sieneibhe, et pourtant différent… Car les Frontières sont un lieu particulier : elles sont partout et nulle part. Ailleurs, en tout cas. Rien ne peut en tracer les contours. Elles sont Là. Et c’est tout. De même que les Arpenteurs qui les fréquentent seront là et pas ici, ailleurs et là-bas, mais jamais où vous ne pourrez les joindre. Car les Arpenteurs sont des êtres particuliers… La maxime que je lu, une fois, sur un pilier de Passage marquant une entrée que je savais là (et que je n’ai jamais cherché à retrouver depuis), résume assez le portrait que l’on pourrait faire des Arpenteurs. A vous de choisir appellation que vous leur donnerez ; pour moi, elles sont quasi-synonyme suivant le plan de Réalité sur lequel vous vous situez. Les trois sont vrais en même temps, et chacune est fausse… d’ailleurs, à bien y réfléchir, il manque quelqu’un entre l’enfant, le sage et le fou, si l’on suit la philosophie bachelardienne : « Je suis seul, donc nous sommes quatre. » (La Poétique de la rêverie, ch. Rêverie sur la rêverie, X)… Mais qui est le quatrième ? Vous ne saisissez pas la logique ? Elle est pourtant Vraie. Oniriquement, donc naturellement, essentiellement, Vraie. Tout aussi vraie que ce que vous lirez…

Pour autant, je ne livre pas telles quelles mes errances… en passant de leur déroulement à mes mains, elles perdent un peu de ce qui les faisaient miennes pour se teinter d’une autre couleur, d’autres pensées et souvenirs, qui ne m’appartiennent pas forcément. Rien n’est plus troublant que d’emprunter un « je » qui soit à la fois mien et vôtre, et qui finalement est Autre, étranger et propre à l’auteur comme au lecteur… l’exercice est tout aussi aventureux qu’une excursion en haute montagne par temps brumeux, et l’issue peut en être autant fatale… La réussite, pourtant, est riche de jubilation.

A vos risques et périls, le Pont Périlleux vous attend…

Aux Frontières, Chapitre 1 : La Route qui va toujours avant

« Dors et deviens »
Pierre Dubois

Je l’attendais depuis un moment sur la pierre au bord de l’entrée, ou de ce que je nommais entrée… Dans l’autre sens, elle était aussi bien sortie ; pour quelqu’un de non averti, il pouvait tout autant ne rien y avoir, ou s’y dresser un palais. Pour moi, c’était une pierre en bordure d’un sentier que je savais être une entrée. Le temps passait comme il passe ici, sans bouger… Seules les herbes folles se couchaient un peu plus au passage de mon bâton, que je faisais rouler entre mes deux pieds, tapant le bout renforcé de mes bottes. Oui, le temps passait, mais rien ne l’indiquait dans le ciel insipide et incolore. J’étais comme prisonnière d’une ritournelle répétée ad infinitam, tout en sachant qu’il ne tenait qu’à moi de m’en échapper, qu’il me suffisait de me lever et de m’avancer. Je ne le faisais pas car je l’attendais. Ç’eut été la marque d’un manque de savoir-vivre certain que de l’abandonner dans l’inconnu après l’avoir inviter à s’y rendre. Je me demande pourquoi, d’ailleurs. Pourquoi je l’avais invitée, je veux dire. Peut-être parce que je craignais de la voir devenir comme tant d’autres, et que je souhaitais préserver un peu de… de quoi, au juste ? De folie ? Oui, pourquoi pas : Ne viennent ici que les enfants, les sages et les fous. C’est ce qu’il y avait inscrit sur un passage que j’empruntai une fois. Mais les enfants n’existent plus de nos jours. On les fait tout de suite adultes. Ils n’en seront jamais non plus. Je ne sais pas ce qu’ils sont, et je dois avouer que l’idée ne me désespère plus. Que soient sauvés ceux qui peuvent l’être ! Et abandonnons aux écrans ceux qui de toute manière ne nous écoutent pas. Les enfants n’existant plus, seuls les fous peuvent encore venir. Prétendre être sage est de la plus pure outrecuidance. Sont sages ceux qui l’ignore. Et l’ignorant, peuvent-ils l’être ? La question est ainsi réglée. Quelle espèce de fous ? La question prend un tour métaphysique. Les moins humains, peut-être. A votre bon plaisir, définissez-moi à votre guise : être de contradictions, je trouverai toujours un biais pour m’évader de vos cases. Et ces questions m’agacent. Je l’attendais donc. Mais je commençais à craindre qu’elle ne se fusse perdue, quand enfin je l’aperçu se rapprocher d’un pas hésitant.

    « Te voilà enfin ! » lançais-je, soulagée. Elle ne me reconnu pas tout de suite. Il est vrai qu’à l’orée des Frontières, la réalité prend un tour plutôt instable. Je ne sais comment elle me percevait, mais à son mouvement de recul, je me doute que je lui offrais un spectacle plutôt déroutant, pénible peut-être… Reflet de la somme de mes identités glanées au long de mes parcours en ces lieux… Nenialba, Ciabora, Morrowdim, Koralenkos, Stjórna, Morlabise… Figures aquatiques, végétales, humaines, animales, hybrides, renvoyées en brisures sur les fils que les Frontières tendaient entre les mondes. Quant à elle, elle était semblable à son apparence dans notre réalité, à peine plus transparente à mes yeux. Elle était encore entière, au contraire de moi qui ai longtemps erré ici… Le prix à payer ; peut-on s’en plaindre ? Si j’ai tant de reflets, c’est que j’ai pu y venir souvent. Que j’en étais apte. Se perdre en soi est le sort le plus courant pour ceux qui ne sont pas enracinés en soi avant de s’élancer ici. Mais mieux vaut ne pas venir en vainqueur céans, ni surestimer son ego. Les Frontières peuvent alors se fermer. C’est en prévoyance que j’ai installé quelque part un havre, toujours prêt à m’accueillir, foyer entretenu, provisions en abondance, fauteuil confortable, et étagères pleines de plumetis d’écriture. L’endroit est agréable, et je n’y mènerai personne. Je tentais de cristalliser l’apparence qui lui était la plus familière, et cet effort me fut pénible ; elle fronçait toujours les sourcils :

      « C’est toi ? Que fais-tu ici ? » Elle paraissait totalement déconcertée. Je l’avais pourtant avertie.
« Je t’attendais. Tu as bien pris tes bottes ? Le soir est doux, mais il a plu et les chemins sont détrempés. » Elle s’était souvenue de mes propos, et me montra des bottes de pêcheur cirées et jaunes éclatant. Je ne pu m’empêcher de sourire quand elle me demanda :
« Celles-ci iront ? »
Si je découvrais les crocs de Morlabise, elle ne le vit pas.
« Prends plutôt celles-là. » Je lui en tendais d’autres en cuir ocré, huilées et souples, sœurs des miennes. Provenance directe du Royaume de Riannon, dans lequel j’avais fait une excursion peut de temps auparavant. Il n’y a de cuir plus confortable dans tous les patelins que j’ai visité jusqu’à maintenant. « Elles cadreront mieux avec ce que tu es ici. » ajoutais-je.
« Mais où sommes-nous, justement ? » Elle cherchait vainement un indice dans le paysage vide, qui pourrait la renseigner.
« Tu ne te souviens pas de ce que je t’ai dis ?
— La Route qui va toujours avant ?
— Exactement.
— Mais il y a quatre chemins !
— Ce sont les mêmes. Oublie ton système logique ; ici, il ne fonctionne pas.
— C’est donc pour cela que je me suis perdue tant de fois avant de te trouver ?
— Sans aucun doute. C’est pour cela que je t’ai attendu sur cette pierre : pour te guider. »

    Elle tournait encore la tête dans toutes les directions…
« Quand je suis partie, il faisait nuit. Pourquoi n’est-ce que le soir ici ?
— Pour qu’on puisse voir le soleil se coucher. Suis-moi ! »

    Je me levai, et fis mine d’écarter un rideau, dans un geste ridiculement théâtral. Ce fut moi qui m’avançai la première, par prudence, mais je me repérais sans trop de problèmes sur les sentiers qui se traçaient nettement devant moi, ayant fixé à l’avance l’endroit où je comptais me rendre. Il m’attirait à lui, fanal invisible qui m’aidait à choisir notre route. Elle marchait comme un funambule derrière, passablement désorientée. Je le fus aussi, la première fois, mais j’étais seule, et seule j’ai appris à marcher ici. Enfin, pas totalement seule, mais… Appelez ça de l’orgueil, si vous y tenez. En tout cas, il n’y avait pas de présence physique à mes côtés, même si je n’ai pu entrer que par le bon vouloir des Frontières. Je n’étais pas totalement seule, dans le sens où d’autres étaient venus devant moi, et que je les suivais parfois… Le sentaient-ils, l’ignoraient-ils ? Je ne sais. Je n’aurais probablement jamais le loisir de le savoir : chacun voyage ici sans se mêler aux autres, plus ou moins opaquement suivant l’habitude. Cela fait partie d’une charte inhérente aux Frontières. Je m’abandonnais donc à mon fanal. D’autres étaient en train de faire de même, éclats de couleur et de lumière, initiés aux Mystères des Frontières. Peut-être d’ailleurs ne les appellent-ils pas ainsi : Confins, Faërie, Ombres, Marches Poétiques, Îles merveilleuses… Noms aussi multiples que la sommes de nos identités. Elle les avait perçus, car elle me demanda, chuchotant :
« Quels sont les fantômes que l’on croise de temps à autres ?
— Des Arpenteurs, comme nous. Chacun est une brume pour les autres. Avec le temps, on perçoit mieux les formes, mais elles restent floues.
— Alors pourquoi est-ce que je te voie normalement ?
— Parce qu’on voit toujours mieux les gens que l’on connaît. Et l’amitié est une des meilleures formes de connaissance. Et aussi parce que je m’efforce qu’il en soit ainsi. Le voudrais-je que hop ! Tu ne me vois plus. » C’était cruel, mais j’avais envie de jouer la cabotine fantasque, et je me transposai dans un autre mode d’où je pouvais la voir, et elle non. Effectivement, elle eût un sursaut, et lança un « hé ! » effrayé, tournant sur elle même pour tenter de me retrouver. Je ne jouai pas plus longtemps, et me rendis de nouveau à ses côtés, ramenant avec moi quelques nuages pour couper court à ses questions.

    « Hm ! Il commence à pleuvoir. » fis-je l’air de rien, sortant la main de ma poche. « Et évidemment tu n’as pas pris de cape. » dis-je en la regardant en coin. Le calcul réussit et elle ne me questionna pas.
« Je ne savais pas. Je suis partie un peu à l’improviste, alors…
— Ce n’est pas grave. Prend celle-ci.
— Comment fais-tu ? D’où sors-tu tout ça ? Les bottes tout à l’heure, la cape maintenant, et bientôt la guitare ? Qu’est-ce que j’ai dis de drôle, que tu sourisses comme ça ?
— Ton système logique. Tu as lu les Corto Maltese avant moi, pourtant. » Ce n’était pas la seule raison, et je me moquais un peu de moi-même aussi. Aucune question de sa part eût été préférable, mais la nature humaine étant, hélas, ce qu’elle est… Vous pouvez appeler ça une pirouette insensée.
« Nous sommes dans un rêve ? » poursuivit-elle.
« Nous sommes aux Frontières. Et comme nous sommes amies, nous pouvons nous y rejoindre. » Explication un peu courte, mais les dissertations n’ont jamais été mon fort. « Nous arrivons au carrefour. Il faudra prendre la route à droite.
— Je ne vois qu’une route qui file tout droit.
— Vraiment ? » me moquais-je. « Vu ainsi, effectivement, j’ai bien fait de t’attendre pour te guider. Je vois trois sentiers devant nous. Si tu suis celui de gauche, tu finis par redescendre vers le sud. Tout droit, tu arrive à un paysage de plaines et de champs cultivés. Celui que l’on va prendre conduit à la Grande Mer. » Description tout ce qu’il y a de sommaire, mais c’était en gros la vérité. Pouvais-je lui décrire les Monts de Cristal et leurs torrents fleuris ? Les longues ombres des haies entre les prés où viennent goupils et jacquelins ? Les gours et les marmites du Fort qui paresse entre les joncs ? Je voulais lui apprendre à voir, pas lui offrir un guide détaillé.
« Tu y es déjà allée ?
— Non. » C’était à moitié vrai… Mais la plage était longue, la marée basse, et je n’avais pas osé traverser le sable pour la trouver. « J’en ai peur. Je crois que je ne poursuivrai ce chemin jusqu’au bout que lorsque j’aurai fini d’explorer tous les sentiers. Ce qui n’est pas demain la veille, je l’espère. Mais en même temps… Oui, en même temps, je t’avoue que j’ai envie d’entendre le souffle de ses vagues puissantes, et puis peut-être aussi de la traverser… On murmure — mais ce n’est peut-être que le vent, note — qu’au-delà les Frontières continuent, mais qu’on ne peut en revenir. Ou encore que ce sont les Îles Eternelles, auxquelles ne viennent que les morts, ou qu’il n’y a rien, que l’on tombe dans un néant gris dont on ne peut sortir, si la Mer ne nous a pas avalé avant. Chht ! Écoute… Un oiseau. Je ne connais pas son chant.
— Je n’entends rien. » Elle secouait la tête. « Tiens, c’est drôle : je ne sens rien non plus. Ça devrait sentir la terre mouillée, pourtant, s’il a plu comme tu dis.
— Les ajoncs surtout. Mais je suis ici depuis plus longtemps que toi ; j’ai toujours un coin de mon esprit qui erre ici. Au fil du temps, tes perceptions s’étendront. C’est à droite maintenant. Tu vois le bosquet au bout, sur la petite butte de terre ?
— Je ne vois pas grand chose ; tout est dans la brume. La forme noire, un peu sur la droite ?
— Oui. J’y viens souvent. Les Frontières sont le seul endroit où je puisse encore écouter le silence. Parfois je le trouble un peu en chantant ou en jouant de la musique. Mais les oiseaux me pardonnent et les pierres m’écoutent. Le soleil ne va pas tarder à se coucher. Viens vite, c’est plus beau de là-bas. »

    Nous pressâmes un peu le pas, et arrivâmes à temps pour l’ouverture du ballet. Etait-elle déçue ? J’ai oublié comment on voit les choses au début. Mais je ne pu que chuchoter, tendue, en voyant une première alouette s’élancer :
« Regarde… »

                            Étoffe de silence…

    Que vit-elle ? Sans doute ce que l’on perçoit quand on n’est pas aiguisé par la connaissance. Comme si l’on écoutait pour la première fois les Feuilles mortes de Debussy sans avoir jamais entendu de piano ni de longues pièces musicales. Le temps d’un temps calibré pour la radiodiffusion, puis l’attention diminue et l’ennui vient. Mais quels délices pour les initiés ! Quelles ocres se révèlent sous les doigts amoureux effilant la mélodie ! Je m’arrachai au silence musical, lui écourtant l’épreuve :
« Allez, viens, on rentre.
— Déjà ? » Etait-elle sincère, ou n’était-ce que pour me faire plaisir ?
« Oui. Une petite marche de nuit pour admirer les joyaux de l’Enflammeuse, et retour au bercail.
— Mais je pourrais revenir, au moins ? » Non, sincère… l’air vraiment désireux de refaire la balade.
« Bien sûr. Tu connais le chemin maintenant. » J’affectai un certain optimisme que j’étais loin de ressentir. Il lui sera difficile de revenir : elle devra abandonner une bonne partie de ses convictions actuelles pour retrouver l’état d’esprit nécessaire à une errance ici. Une silhouette bleue agita le bras dans notre direction ; j’aimais beaucoup le tissu moiré de sa jaque. « Regarde, encore un Arpenteur. Et poli, il nous fait signe.
— Tu le connais ?
— Sans doute » souris-je en agitant le bras à mon tour ; « On finit par connaître tout le monde ici. Mais je ne peux pas te dire son nom. » Je n’en avais pas du tout envie, en fait, même si je le connaissais. Ce serait à elle de faire connaissance avec ce monde ; je ne lui servirai que d’introductrice.
« C’est étrange. Complètement irréel. Illogique. » marmonnait-elle. C’est quelque chose à ne pas prononcer ici… trop dangereux, et je pressais le pas, la coupant :
« Ou peut-être est-ce une autre logique. Peut-être que le réel est ici et l’illogisme là-bas. Qui sait ? Regarde cette constellation : il est plus facile d’y voir un papillon que Cassiopée, non ? Et celle-ci, elle ressemble plus à une faucille qu’à un ours.
— Vrai. » Elle ne paraissait pas convaincue. Avais-je commis une erreur en l’emmenant ici ? Elle semblait plus désireuse de démonter le mécanisme que de le vivre simplement. Et risquait de se voir condamner l’entrée de cette manière. Ne resterait que la frustration. Les Frontières ont leur fonctionnement propre. Je soupirai de soulagement en voyant enfin notre porte. J’avais été bien inspirée de l’y mener durant le temps du sommeil ; il adoucit les choses…

    « Et voici la pierre d’entrée.
— Le point de départ. Combien de temps a-t-on marché ?
— Je l’ignore… Probablement tout ce qui restait de la nuit. Parfois, j’ai cette impression, mais il ne s’est en fait déroulé que quelques minutes. Pour aujourd’hui, je pense que le jour se lève… Ton réveil ne va pas tarder à sonner.
— Chic… Vu ce qui m’attend… Je te rends ta cape et tes bottes ?
— Non, garde-les pour les prochaines fois. Bonne nuit !
— Plutôt bon réveil, non ?
— Si tu l’estimes ainsi. En général, j’ai plutôt l’impression de me rendormir », ironisais-je.
« Je verrai. Que ton sommeil te soit doux, alors !
— A toi aussi ! » Mais j’en étais moins persuadée. Elle aurait l’impression de se réveiller. J’avais encore été trop enthousiaste. Quand elle eu disparu de ma vision, je me retournai une dernière fois… Les sentes palpitaient toujours derrière moi, prêtes à m’accueillir… Irai-je ? N’irai-je pas ? Résisterai-je à l’envie de revoir cet Arpenteur qui me fit signe ? Et qu’écrirait un scribouilleur assit sur la pierre, attendant de pouvoir se lever à son tour pour partir ?

    « Et le léger bruissement des larmes du ciel s’éteignit, alors que les deux silhouettes se dissipèrent sur les Frontières. »

     Il n’avait pas cessé de pleuvoir, en effet.

Aux Frontières, Chapitre 2 : Terhene

« Recouvre ton bon sens, reviens à toi et, une fois sorti de ton sommeil, rend-toi compte que c’était des rêves qui te troublaient ; une fois réveillé, regarde-les choses comme auparavant tu les regardais. »

MARC-AURELE, Pensées pour moi-même, Livre VI, XXXI

« A MORT ! » « AU BUCHER ! » « LE ROUET ! » Les clameurs s’entendaient de loin, même en admettant que j’ai l’oreille fine. Elles étaient derrière moi, et de la direction du village que j’avais quitté depuis quelques quarts d’heure, rare passante dans ces lieux maintenant gastes, attirant de par son simple passage la suspicion. Je crains un moment subir une vindicte populaire, une méprise quant à ma nature, et accélérai ma démarche claudicante. Mais ma troisième jambe ne m’aidait guère, et le poids de son pommeau me semblait alourdir mon allure. La fuite était impensable ; j’étais trop fatiguée par des jours de marche, des nuits sans sommeil, même si j’avais trouvé un abri pour la dernière, et cette côte interminable sous un ciel lourd achevait mon souffle court. Quant à ma cheville droite, ses tendons hurlaient de douleur fauve. Me restait alors à trouver un endroit où je pourrais me cacher, et si j’étais découverte, me défendre. Je me retournai, ne les vis pas encore. Je quittai alors la sente rocheuse pour descendre sans grâce dans les bas-côtés, trouver un bosquet d’épineux, d’accès pénible, qui me cacherait à la condition que je m’accroupisse. Rien de mieux, mais je voyais le chemin. Je ne comprenais pas. J’étais passée par le village quelques heures auparavant, échangeant quelques piécettes contre un pain, une saucisse sèche et un peu d’eau, et n’avait rien remarqué d’extraordinaire. Les gens n’étaient guère causant, mais j’étais une étrangère, et voir une forme encapuchonnée, muette, boiteuse, gantée et armée d’une lourde canne n’inspirait pas à la conversation. C’était calculé pour. Il me valait mieux attirer des regards suspicieux que dévoiler ma nature féminine, et parler me trahirait. Une femme seule rappelait trop de mauvais souvenirs ici, où les Estrÿngae avait fait des ravages quelques mois auparavant. Rien n’avait pu me trahir. Alors pourquoi me poursuivait-on avec ces cris ? Je ne comprenais pas… Une pierre roula pas très loin de moi. Une course rapide, et je vis un homme sur le chemin, vêtu de couleur vive. Était-ce lui qu’on poursuivait ? Il avait tout de la bête traquée, regardant furtivement en arrière et désespérément vers l’avant, remuant des lèvres sans que je saisisse un son. C’était lui. Un soulagement m’emplit soudainement. En restant cachée je ne risquais rien, et la foule pressée par la mort passerait sans me… sans me… que suis-je en train de penser ? Ma fille, tu me déçois. Quoi, tu laisserais ce pauvre homme poursuivit et condamné à la mort sans secours, pour passer sans être vue ? As-tu oublié comment tu rencontras Trice ? As-tu oublié sa mémoire ? Je n’ai jamais oublié Trice. J’ai sifflé et me suis mise à découvert. L’homme m’a vu, a sursauté de crainte. Je lui ai fait signe de venir. Il a regardé en arrière, et a sauté pour me rejoindre. « Oiseaux s’en ire. Alles s’en ire. » Je ne comprenais rien à son charabia. « Venez là. Avec un peu de chance, ils nous passeront à côté. Sinon, nous serons deux pour nous défendre. » J’avais parlé. M’étais trahis. Il me regarda d’un oeil torve. Il n’avait pas l’air bien fini.

    « Estrÿnga desparecio ! » fit-il avec un geste de conjuration. Dans un même mouvement il protégea sa besace comme si c’était un petit enfant. « Je n’en suis pas une. » Il m’épia, et fini par hocher la tête, convaincu : « Non es. Sie Koralenkos. Tit oiseaux s’en ire !
— Tit oiseaux s’en ire, mais silence.
— Tit oiseaux s’en ire alles. » Il y tenait à ses oiseaux.

    « MORT AU FOU ! » « AMENEZ-LE ! »… C’était bien après lui qu’ils en avaient. Je nous plaquais dans les fourrés, remerciant les cieux qu’ils n’aient pas de chiens. Il est vrai que je n’en ai pas vu dans le village. Guère étonnant au vu de leurs accointances avec les Estrÿngae : ils avaient dû les éradiquer. Mais je ne comprenais guère plus la situation. Je n’y réfléchi pas plus dans l’immédiat, souhaitant ardemment que ma vieille cape, tant usée par le temps, nous fondent au sol. J’en avait couvert le fou, dont le tricot jaune vif risquait d’attirer l’oeil. Lui ai plaqué la main sur la bouche aussi, puisqu’il continuait à parler de ses tit oiseaux s’en ire. La foule est passée. Je soupirai de soulagement et me rassis. J’avais oublié dans ma peur la douleur de mes tendons, mais ils se rappelaient à mon souvenir maintenant. Je grimaçai, mais décidai de remettre à plus tard le soin qui s’avérait nécessaire : il nous fallait nous en aller d’ici, avant qu’il ne prenne idée aux autres de revenir sur leur pas et de faire une battue. Je ne connaissais pas le coin.

    « Il nous faut nous cacher. Connaissez-vous un endroit d’où l’on pourra fuir sans être vu ? Je ne peux guère continuer plus aujourd’hui. » Je dû poser la question trois fois de suite : il regardait dans l’arbre sans prendre garde à moi, toujours couché dans les feuilles comme je l’avais plaqué. Alors que je soupirai, exaspérée, il se retourna vers moi avec un sourire béat. « Seguir tit oiseau. Him wissen. Seguir. ». Ça m’avançait beaucoup. Il devait bien y avoir des tas de grottes dans le pays, vu la molasse. Le tout étant d’en trouver une guère visible, assez profonde, et non dangereuse. Trice, tu ne m’as pas tout appris. J’ai encore besoin de toi, Maître… Trice n’est plus, je n’ai plus que sur moi à compter. Je me levai, m’appuyant sur ma canne. Gémis. L’autre fit de même, et m’agrippa la manche en montrant le ciel : « Seguir tit oiseau ». Une corneille s’était envolé du sorbier qu’il regardait tout à l’heure. Drôle de tit oiseau. Il me tira d’une force que je n’aurai pas soupçonnée, et je n’eus que le temps d’attraper mon paquetage, bien maigre, avant de le suivre ; il courrait vite, le nez en l’air, écartant machinalement les branches qui se refermaient sur ma figure, me fouettant les joues. « Attendez ! » « Cito ! Cito ! Koralenkos ! Tit oiseaux s’en ire alles ! » Il courrait de plus belle. Je m’entendais souffler comme un boeuf. Maudite journée. Je le suivais tant bien que mal, lui suivait la corneille, nez en l’air, sans prendre presque garde aux ronces qui me revenaient sur le visage après son passage… que suivait la corneille ? Aïe ! Saleté de branche ! Dans quel pétrin me suis-je fourrée, bon sang ? A suivre un tarjé qui ne sort que « tit oiseaux » de compréhensible, qui court après une corneille après s’être fait coursé par des villageois en rage… Qu’est-ce qu’il leur a fait d’ailleurs ? Si ça se trouve j’ai sauvé un assassin. Je ne sais rien des coutumes d’ici, rien du pays si ce n’est que je dois y passer pour continuer ma quête, et me voilà à m’éreinter pour des baies ! Trice ! J’en ai assez ! Tu aurais dû me dire avant ce que ç’allait me coûter ! Et alors, aurais-je renoncé ? La belle affaire… Bien sûr que non. Tu as bien choisi ton élève… Suffisamment naïve et cruche pour croire qu’une personne seule pouvait détruire la Source, armée d’une seule canne… qui même contre une Estrÿnga ne serait que de pauvre utilité, et la source ne produit pas que des Estrÿngae. Avec suffisamment de sens des responsabilités pour se sentir concernée par le danger, pour ne pas pouvoir se dire « Aux autres de se débrouiller, j’ai ma vie à mener ». Pour ne plus pouvoir vivre sans se dire « j’aurais pu » en n’ayant pas tenté. Et j’en ai marre ! Pourquoi moi, Trice ! Pourquoi ? C’est même pas que je me sois trouvée au mauvais endroit au mauvais moment en plus. Tu aurais pu me laisser crever sous les jets de pierres. Choisir un autre. Un homme, c’est toujours bien pour les épreuves de force. Mais non, tu as voulu une femme. Ça y’est j’ai paumé l’autre dingue. Les Dæmons savent pourquoi d’ailleurs. Bon sang, où il est passé ? Là ! Du jaune ! Parce-que je n’ai plus d’attaches ? Que je suis une proscrite ? Il me suffirait de m’installer ailleurs, où les gens ne me connaîtraient pas. Il était immobile mais tous les nerfs en attente. « Koralenkos ! Stand aqui ! » Comprend rien. Ça fait trois fois qu’il crie Koralenkos. Il m’appelle comme ça ? « Quoi ? » « Silencio, stand aqui ! » Heureusement qu’il parle avec les mains aussi. En gros, silence et je reste ici. Comme tu veux, j’en peux plus. Pour le silence c’est râpé, je souffle trop. Le temps de m’asseoir, de poser mon sac, et le voilà disparu de ma vue. Il a grimpé le tas de caillasse. Je sens venir le coup soit qu’il m’abandonne, soit qu’il me faille jouer la mariole à escalader la molasse. T’occupes et respire. Je délassait ma botte et sorti l’onguent de mon sac, pour masser mes tendons. Pas efficace tout de suite, et ça empeste.

    J’ai dû décrocher un moment. C’est un courant d’air qui m’a gelé le dos encore trempé ; un simple coup d’oeil au ciel révélait un orage à venir. La poisse, aujourd’hui. Quelque chose qui roule. Le fou redescend, l’air affolé. « Nicht quedar, Koralenkos ! Tit oiseaux dentro die hollow ! » Il me fait signe de le suivre. Koralenkos… je ne sais pas ce que ça veux dire… j’espère que c’est flatteur au moins. Je soupire : la deuxième proposition était la bonne : jouer les marioles. Je déteste l’escalade. Cette fichue crème n’a pas encore fait effet ; dérouler le pied pour moins sentir les tendons. Ç’en finit pas en plus. Ou c’est une impression ? Ça glisse et c’est friable. Non, je rêve. Un replat ! Une sorte de vaste plate-forme et… Tédém ! Tous ces oiseaux ! Une grande grotte devant moi, remplie de plumes et de becs ! Et pas un bruit, pas un pépiement ! Impressionnant. Si si, impressionnant. Le fou s’est arrêté devant moi, silencieux aussi. Il fourrage dans sa besace. En sort quelque chose ; une statuette, il me semble. Essaye de la faire se tenir debout dans sa main et marche vers la grotte, la portant comme une relique, grave et droit, les yeux fixé sur les oscillements de l’objet en équilibre. Il avance ; je le suis. Intriguée. Étrange procession que celle-ci : un fou vêtu de jaune, portant un objet métallique, suivit d’une éreintée boiteuse complètement perdue qui présentement à envie de tout envoyer balader, entrant solennellement dans une grotte où tous les oiseaux de trente lieux à la ronde semblaient attendre leur arrivée… Un coup de tonnerre au loin ; tout cela est bien dramatique. Ne manque plus que la torche à la main pour se croire dans une de ses histoires tellement prévisibles qu’elles en deviennent ridicules, qu’on retrouve dans les feuilletons des journaux à trois soles cinquante. L’eau grésille ; il pleut maintenant. Et le fou qui ne se précipite pas pour rentrer, toujours lent et appliqué… Enfin, à l’abri ; les oiseaux s’écartent à son passage. Il va jusqu’au fond ; un amas de roche sableuse. Il y pose la statuette… et se met en prière. Et qu’est-ce que je fais, maintenant, moi ? Si ça se trouve, je suis en train de rêver. Oui, ça doit être ça ; l’histoire est tellement stupide que je suis en train de rêver. Je vais me réveiller. Comment on fait pour se secouer d’un rêve dans lequel on se dépêtre ? Je peux voir l’objet de sa dévotion. La statuette de Thérem. Le Dæmon-Faucon. Elle est magnifique ; aussi belle que quand je l’ai admirée dans la chapelle ce matin ; une petite chapelle isolée, à bien six heures de marche du village, mais qui me semblait être la seule des environs. Mais c’est bien la statue vénérée : même posture, même couronne de rubis, ailes frémissantes à l’envol, chausses ailées aussi, et soleil d’or dans la main. Le fou a dû la voler, se faire prendre, et s’attirer par là la fureur des villageois… et je me suis trouvée de passage à ce moment-là. Coïncidence. Comme le passage de Trice alors que j’étais poursuivie. Je sais que tu n’appellerais pas ça ainsi, Trice. Mais pourquoi ? Pourquoi l’a-t-il volé, pourquoi les oiseaux sont là, comment se sont-ils concertés ? On ne parle pas aux oiseaux. Un instinct animal ? Il fait sombre. Le soir et les nuages tissent leur ombre ; j’ai sommeil. Je laisse le fou à ses dévotions et rejoint l’entrée. Je ne veux pas passer la nuit avec tous ces plumidés. J’avais repéré d’autres grottes à côté de celle-ci. Tant qu’il ne pleut pas trop… Avertir le fou, d’abord. Je ne sais pas s’il a de quoi manger. Je le rejoint, m’agenouille à ses côtés et murmure, pour ne pas le troubler.

    « Je vais dans la grotte à côté. Si vous avez faim, il me reste des vivres et un peu d’eau. » Il ne répond pas ; mains jointes en prière, absorbé, il remue les lèvres en silence. On dirait qu’il a peur. De quoi ? De l’orage ? Les variations du temps affectent plus les fous, je l’avais remarqué déjà ; c’est peut-être ça. Je hausse les épaules. Repart.

    La grotte est moins profonde et présente l’avantage d’être sans oiseaux, et sèche. J’y rentre précipitamment ; laisse tomber mon sac et inspecte l’endroit. Le fond est éboulé, mais pas de menace d’écroulement proche. Des feuilles mortes parsèment le sol, quelques stalactites, mais sans plus. La région n’est pourtant pas aride, j’en déduis que l’eau ne doit guère s’infiltrer ; je ne serai pas inondée durant la nuit. Je trouve un coin à l’écart, où le vent ne se sentira pas, et y fait rouler quelques blocs du fond, pour surélever mes affaires du sable, et ramasse quelques bonnes brassées de feuilles pour me faire un semblant de matelas. Pas de branches sèches, pas de feu possible. Je sors de mon paquetage ma couverture de laine tissée. Elle pique, mais elle me réchauffe. Ma gourde est presque vide, mais je n’ai pas envie de me tremper pour la remplir au ciel ; je m’en passerai. Je m’assied, et commence à manger. La moitié du pain y passe, et je me retiens pour la saucisse ; le fromage de chèvre n’est pas trop fort encore, et ne m’asséche pas la langue, mais je n’en prend qu’une moitié ; si le fou venait manger, il faut qu’il lui reste quelque chose. Je sors mon jeu de pierres et les place au hasard, puis tente de résoudre le problème. Je ne vais pas pouvoir jouer longtemps sans lumière, mais ça m’occupera un moment. Je dormirai ensuite. Coup de tonnerre, plus violent. Je m’absorbe dans le jeu. Bientôt je ne peux plus rien faire ; il fait trop sombre. C’est à ce moment que je prend garde au vent. C’est une véritable tempête. Le fou n’est pas là. Je me lève pour essayer de voir à l’entrée le temps dehors, mais si mon recoin est protégé des rafales, ce n’est pas le cas de l’ouverture de la grotte. Finalement, mon aventure a eu du bon ; l’abri, mis à part que je ne puisse faire du feu, est relativement confortable. Je retourne en vitesse à mon campement ; de toute manière, on ne voit rien dehors, même avec les éclairs — je dois avouer n’en avoir pas vu d’aussi impressionnants jusqu’alors. Un vrai déchaînement ; les Dæmons s’en donnent à coeur joie. Qu’est-ce qu’ils doivent prendre dans la vallée ! A moins que ce soit Thérem, fâché de voir sa statuette volée ? En ce cas c’est pour notre pomme. Mais non. Non, les oiseaux nous protègent. Thérem est le Dæmon-Faucon, il ne s’attaquera pas aux oiseaux. Qu’est-ce que je raconte ? Il est temps de dormir, tu divagues, ma fille. Je tasse un peu les feuilles, met mon sac en guise d’oreiller, et me recroqueville en grelottant : pas de rafales ne signifie pas pas de courant d’airs.

    J’ai mal dormi. Sommeil entrecoupé de rêves trop réels pour ne pas me réveiller : le fou en prière, que je voyais comme si j’étais derrière la statuette. Les éclairs, les oiseaux. La vallée inondée, le fleuve qui grossit, la foudre sur les maisons et les arbres. Une famille réfugiée à la chapelle, mains tordues et implorantes. Une autre se calfeutrant au grenier… et la foudre qui tombe sur le toit ; pleurs, cris, début d’incendie que la pluie éteint aussi vite. Je me réveille en sursaut. Me dépêtre de ma couverture et me reçoit de la paille sur la tête. De la paille ? Une odeur de chèvre. Je secoue la tête. Cligne les yeux. M’assied. Une vague lueur d’aube. Des bottes de pailles. Un bout d’échelle qui dépasse du sol. La ferme ! La ferme où je me suis arrêté hier soir. Où j’ai pour une fois pu manger chaud sans qu’on me regarde comme un monstre. La maîtresse de maison est une sorcière des haies, et a environné son domaine de protections contre les Estrÿngae ; que je passe sans dommage prouvait que je n’en suis pas une. Quelle nuit ! Pas un bruit. Pas d’orage. Un mauvais rêve. Dont les bribes s’effilochent déjà. Je me rendors.

    Je me suis de nouveau réveillée au matin, ai remballé mes affaires, et suis descendue de l’échelle. Une caresse aux chevreaux, et je suis sortie dans la cour ; le père venait déjà pour la traite. M’invita à rester déjeuner… je ne me fis pas trop prier. La mère s’affairait à préparer la table, et l’aîné descendait les escaliers en traînant des pieds. Je suis partie plus tard, ne voulant pas me mettre en retard, des pommes dans mon sac, du fromage de chèvre, une miche de pain et de la viande de porc séchée, la gourde rempli à l’eau fraîche du puits.

    Une chapelle sur mon chemin. A voir l’usure des marches, ce doit être la seule des environs : le milieu est tout raviné de multiples passages, et les bouquets de fleurs et de plumes sont frais encore. Je m’y arrête, accomplir mon devoir de dévotion. Pas d’officiant, juste un autel et une statuette de Thérem… Elle est magnifique : couronne de rubis, ailes frémissantes à l’envol, chausses ailées aussi, et soleil d’or dans la main. J’ai l’impression de l’avoir déjà vue quelque part…

Aux Frontières, Chapitre 3 : Menele

«  On plonge dans l’eau pour renaître rénové. »
Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves, ch.6, V

 

Il y a un moment déjà que je sens une présence vivante dans les environs… Le silence n’est plus le même ; c’est un silence occupé. Un silence non pas vide de tout, mais un silence pensif. Quelqu’un vient, quelqu’un qui pense, qui doute et qui souffre. Quelqu’un de las, aussi. Je pense même qu’il ne sait plus pourquoi, comment et pour qui il est ici ; le désert fait son œuvre. Il dévore tout. Ce n’est même pas une volonté de détruire et d’assimiler, c’est un simple acte mécanique d’absorption contre lequel on ne peut lutter. A moins d’être comme moi ; mais parfois je me demande si moi aussi je ne suis pas un simple acte mécanique de résistance au désert. Ce sont des pensées qui me viennent de plus en plus souvent… Elles sont dangereuses, pourraient me décourager, m’endormir dans ma lutte. Il me faut en dévier le cours ; et pour une fois, j’ai matière à le faire : un être vivant, enfin ! Après toutes ses longues années à me demander à quoi bon encore, à quoi bon rester et vivre, à quoi bon et puis si. Il a dû venir de très loin. Autrefois j’allais encore jusqu’à la Cité d’Evinemi, l’Ocre doré du Royaume des Inemi. Mais la Cité est loin, et les sables l’ont prise. Il n’y a plus d’Inemi là-bas, maintenant, et j’ai cessé de m’y rendre. Je m’affaiblis, aussi, et je n’ai plus la force de reprendre mes anciennes routes… Mon attention est tournée ailleurs maintenant. Vers mes deux arbres. Nous sommes là au milieu du désert. Nous attendons. Parfois, je me demande pourquoi, quoi, et jusqu’à quand. Parfois j’ai envie de m’éteindre pour de bon et d’abandonner cette lutte contre le désert qui m’épuise. Mais à chaque fois le bruissement inquiet de leurs feuilles me réveille de ma torpeur, et je me dis que rien que pour eux, je dois continuer mon chant. Qu’ils  veillent sur moi autant que je veille sur eux. Que la tentation du désert a failli me réduire à sable. Comme elle est en train d’affaiblir l’Inem qui marche. Il est temps qu’il vienne à moi, avant que de devenir sable à son tour. Il n’est plus guère de salut pour les Inemi ici. Ils sont condamnés. Le vent des sables m’a rapporté qu’ils s’étaient enfuis de leur royaume, que celui-ci était vide maintenant… que le sable avait envahi les rues et les masures, les châteaux et les tours de garde. Il n’a pas su me dire pourquoi ils étaient partis. C’est le vent de la mer qui m’a répondu : les Inemi se sont évadés pour échapper au sable, pour bâtir ailleurs, car le Désert dévorait tout. Ils ont passé la mer pour trouver par delà elle d’autres terres à coloniser. Mais il n’a pas su me dire s’ils s’étaient demandés pourquoi le Désert dévorait tout. Moi, je le sais. Mais ils ne sont pas venus me le demander. Leur fuite ne les protégera pas. Le Désert les poursuivra. Il est arrivé à la mer, déjà. Il la franchira. Bientôt il viendra toquer aux portes de leur mémoire. Mais je serai trop loin alors ; je ne pourrai plus rien pour eux. Et à la fin, je resterai seule avec mes deux arbres… A la fin, se posera encore la question du pourquoi. Et combien de temps encore mes arbres veilleront sur moi ? Ne finiront-ils pas par fatiguer à leur tour, à cesser de bruire au dessus de moi ? Alors nous deviendrons sable. Et seul le Désert restera. Pour toujours. Cette pensée me fait frémir, et mes arbres secouent leurs branches. Non. Il n’est pas temps d’y penser encore. Je tends mes pensées ailleurs… Que vient chercher l’Inem ? Aura-t-il la force d’arriver à moi ? N’est-il pas déjà en train de se perdre ? Je ne puis aller le chercher. Qui sait si je trouverai mes arbres encore debout si je me disperse ? Alors je chante un peu plus fort. Le son de ma voix finira bien par l’attirer.

    Je le vois maintenant. Il n’est encore qu’un point, mais dans le vide du désert que j’ai tant l’habitude de scruter, ce point qui bouge semble une promesse extraordinaire. Il est apparu au sommet d’une dune. Je l’ai vu tomber. J’ai cru un moment qu’il ne se relèverait pas. Il a débaroulé jusqu’au bas de la pente et est resté immobile. J’ai chanté plus haut encore ; il y était presque, il fallait qu’il se relève, qu’il marche. Il lui restait si peu de pas avant de me trouver, et j’étais là, là, à l’attendre ! Lève-toi, viens à moi ! Nous t’attendons depuis si longtemps, mes arbres et moi ! Mes arbres ont chantés. Il n’a pas bougé. Alors que je le croyais perdu, alors que j’allais me lamenter de dépit, je me suis rendue compte qu’il rampait. Viens, viens ! murmuraient mes arbres. Viens à moi ! chantais-je de plus belle, lui faisant miroiter le repos qu’il pourrait prendre ici, protégé de la brûlure du désert, protégé de la tentation du désert… Et en vérité, en tendant tout mon esprit à lui, je me sentais revivre à mon tour, rajeunir, bouillonner de nouveau d’écume. Sans y penser, je me parais pour lui. Bientôt je pus mieux le voir. Il tentait de se relever. Qu’il avait souffert ! Le Désert lui avait fait payer cher la traversée, et son visage était brûlé et suppurant. Sa bure autrefois beige était couleur sable, et il était sali du voyage. Son corps n’était plus qu’un simulacre d’Inem, amaigri et séché jusqu’aux os, ligneux et dur… Pourtant… Je sentais en lui la force vive d’un frêne. Tous ses atours d’Inem semblaient s’être évaporés pour ne plus laisser en lui que la ligne noueuse de l’arbre.

    Il est enfin arrivé auprès du bassin. Il ne m’a pas vue. Il lui restait à peine de force pour ramper à l’eau et s’y plonger le visage. C’était dangereux. Je l’évitais, lui refusant ce qu’il désirait ardemment, mais son visage n’aurait pu supporter ainsi mon contact. Il s’écroula. Alors, doucement, je l’humidifiais, lui rendait ce dont son organisme avait si cruellement besoin. Il n’y prit pas garde. Il dormait. Mes arbres le rafraîchissaient en agitant doucement leurs feuilles devant son visage. Bientôt il se détendit. Depuis combien de temps avait-il marché, combien de temps sans dormir, sans boire, sans se rafraîchir ? Combien de souffrance ? Et pourquoi ? Je brûlais de lui poser ces questions. Peut-être, à vrai dire, pour entendre un son de voix autre que la mienne et que celle de mes arbres. Il avait besoin de repos.

    Il ne m’avait toujours pas vu. Mais devant l’eau, il ne pu résister à s’y baigner… Il quitta la bure qui l’avait protégé du sable et fini de se déshabiller dans le bassin, pour éviter sans doute un contact trop direct avec sa peau éprouvée. Je ne pu m’empêcher un mouvement de curiosité : il y avait si longtemps que je n’avais vu d’Inem ! Je jouai autour de lui, mais il avait les yeux trop ensablés encore pour voir ici autre chose qu’un coin de nature verte, à l’herbe drue et aux fleurs offertes, qu’une source fraîche et deux arbres. Y reconnaissait-il un chêne et un bouleau ? Et se demandait-il qui en était le gardien ? Je délassais son corps, fis mousser la saponaire, et s’il ne me remerciait pas, son expression de bien-être me suffit. Il resta des heures dans l’eau, à en avoir la peau fripée. Puis il sortit, et nettoya sa courte tunique blanche. Se rallongea, et s’endormit de nouveau. Il y avait longtemps que je n’avais pas chanté de berceuse… j’avais toujours crains de m’endormir moi-même, et de ne jamais me réveiller. Mais pas cette fois. Avec un Inem à protéger, la tentation du désert ne pourrait rien contre moi, et si je le rendais à la vie, lui m’avait rendu à la conscience de moi. Ma joie qui avait fini par s’émousser sourdait à présent à fleur de ma peau, et de nouvelles fleurs ouvrirent les yeux dans l’herbe qui me bordait. Un pied de menthe fleurit à la tête du jeune Inem, quelques plans de fraisiers sauvages s’égaillèrent au pied de mon chêne, et je me dis que, si ni mes arbres, ni moi n’avions besoin de nourriture substantielle, il n’en était peut-être pas de même pour lui. Alors je fis pousser des baies : ronciers, framboisiers, myrtilliers, airelliers… Bizarrement, cela ne m’épuisa pas, alors que j’aurai considéré cela comme un effort dangereux avant sa venue ; avoir quelqu’un sur qui veiller me redonnait du cœur, me redonnait du sens. Quand il se réveilla, il trouva les fruits sauvages mûrs pour calmer sa faim. Il ne parla pas. Ne s’étonna de rien. Il avait dû arriver à un état d’épuisement tel que seul son organisme exécutait ses fonctions vitales : manger, dormir. Et se sentir propre. Cela du moins me rassurait : il lui restait une trace d’Inemité, quelque chose que la tentation du désert n’avait pas effacé. Il ne me vit toujours pas, et pourtant je ne me faisais pas discrète. Mais il avait passé le désert, et s’était plus exposé au danger que bien des autres… L’étape risquait d’être longue, le temps qu’il se débarrasse de tout ce sable. Nous attendrions encore : nous avions passé tant d’années à le faire ! Le chêne avait mis plus de temps que le bouleau à me voir… et alors, il y avait moins de chemin à parcourir avant d’arriver à moi. Je ne savais combien de temps il pourrait mettre avant de recouvrer la vue.

    Une semaine passa, et il n’avait fait que dormir, manger et se baigner. Son corps reprenait de la chair. Je le trouvais beau, mais peut-être était-ce parce que j’avais oublié comment étaient les Inemi. Le bouleau était beau aussi, à la réflexion. Oui, et le chêne aussi… Ménian avait fait du bon travail, en son temps. Leur résistance physique était grande aussi, et mon Inemi ne tarda pas à recouvrer pleinement sa force et sa vitalité. Je vis qu’il recommençait de penser. Mais il ne parlait toujours pas. Parfois, il prenait de l’eau dans ses mains en coupe et se regardait le visage. Pour l’embêter, le bouleau y faisait tomber une feuille. Alors il relevait la tête, et le regardait en fronçant les sourcils. Peut-être ne connaissait-il pas les bouleaux. Il avait exploré les limites de mon domaine… Elles étaient assez proches, mais depuis sa venue, s’étaient élargies. Au-delà était le sable, et il n’osa jamais remettre les pieds dessus. De temps en temps, il hochait la tête, l’air perplexe, et se frottait l’arête du nez. J’aimais ce geste. D’autres fois, il se pelotonnait contre mon chêne, et je ressentais une pointe de jalousie que je secouai en gouttelettes. Jamais ce sentiment ne m’habitait longtemps. Un jour, il retourna se baigner dans le bassin, et cette fois-ci je ne lui en refusais pas l’entrée. Il se baissa vers la rive pour prendre de la saponaire et je me dressai derrière lui. Quand il se retourna, il me vit enfin. Il eut un mouvement de peur et de recul. Et un regard d’admiration qui me rempli de fierté. J’étais aussi vieille que le monde, et aussi jeune que ma source, et c’était sans doute cela qu’il admirait. Il se frotta les yeux, comme pour enlever du sable, ce qui me fit rire. « Non non, le sable est parti maintenant. Vous êtes enfin guéri. » Il hocha la tête,  oublia un court instant sa nudité élégante et troublante avant d’en rougir. L’eau était claire et il ne pouvait s’y cacher. Mais je ne me cachais pas non plus, et il ne se privait pas de me regarder. Ce qui me fit rire encore : « Depuis tout ce temps que je suis là, vous ne m’avez accordé aucun regard ; je ne me suis pourtant jamais fait discrète. » Il reporta son regard au mien. « Je ne sais pas ». Je l’avais troublé. J’en étais heureuse. « Vous vouliez vous laver. Je ne veux pas vous en empêcher : faites donc. » Et je descendis le courant. Je sentis longtemps son regard sur mes épaules.

    Il me chercha par la suite, descendant à son tour le courant. Il s’était revêtu de sa tunique blanche, qu’il remplissait mieux maintenant. J’étais adossée au bouleau, regardant ses feuilles jouer.

    « S’il vous plait… » Je me tournai et lui sourit. « Je voudrai savoir… où je suis, depuis quand, et comment je suis arrivé, et qui vous êtes.
— Je peux répondre à la première question : vous êtes chez moi. Vous appeliez ce lieu autrefois Menele, la Source Vive. Je suis Menele. Depuis quand vous êtes ici, je ne puis vous le dire… j’ai dû mal à percevoir le temps comme vous. Plus de sept jours, mais je ne puis compter au-delà. Comment vous êtes arrivés : en rampant. Mais vous ne vous en souvenez pas, parce que le désert vous avait en partie dévoré. » Il resta silencieux, debout près de l’arbre. Je lui dis de s’asseoir, et il m’obéit machinalement. « J’ai donc réussi ».

    Il y eut un silence. Je jouai distraitement avec l’herbe.
« Vous comprenez, je n’avais plus d’espoir. J’ai perdu tous mes compagnons. Je suis resté le seul survivant de la vingtaine de quêteurs partis pour retrouver la Source Vive. Même le Prophète a succombé, lui qui pourtant nous avait recruté pour être les Elus. Il y a bien longtemps, notre peuple a traversé la mer pour trouver des terres plus clémentes, moins arides… Mais la sécheresse nous frappe désormais chaque année ; d’après le Prophète, c’est ainsi que Dieu nous puni de notre orgueil. Et le seul moyen pour obtenir la Rédemption pour notre peuple est de trouver la Source Vive, celle que Dieu fit jaillir aux Premiers Temps pour irriguer la terre et donner naissance à la Vie. Une fois la Source trouvée, alors Dieu nous pardonnera, et la Source s’épandra de nouveau, faisant fleurir le sable et pleurer le ciel. »

    Je sourcillai… Les Inemi ont d’étranges croyances ! Qui est ce “Dieu” ? Un nom que mon frère aurait pris ? A l’entendre, il était le créateur de tout… et mon créateur. Ce qui est totalement faux, puisque nous sommes nés en même temps, mais il est bien dans les méthodes de Ménian de proférer de tels mensonges. Quel était son but, je l’ignorais… Je n’ai jamais réussi à le comprendre.
« Et seul survivant, je vous ai enfin trouvé. Mais je ne comprends pas. Pourquoi Dieu ne m’est pas apparu ? Êtes-vous son émissaire ? Que dois-je faire ? Pourquoi le ciel ne pleure-t-il pas ? »

    Pour toute réponse, j’éclatai de rire et disparu dans l’onde. Je l’observai de derrière un rocher. Cette fois-ci il ne me voyait pas, mais c’était volontaire. Il ne parut pas surpris, mais pensif… Il se tourna vers le bouleau et posa la main sur son tronc. Oui, mon frère avait fait du bon travail. Il me connaissait sans doute trop bien, connaissait mon énergie et  ma force, et mes désirs aussi. Espérait-il que je me perde en eux en y goûtant ? Voulait-il seulement me divertir ? Mais quel que fut son objectif, il y manqua. J’avais senti un piège et m’était retirée. Il n’a jamais pu me trouver ; est-ce lui alors qui m’envoie ses créatures, pour me repérer ? Il doit se douter de l’endroit maintenant. Deux ont disparus. Un troisième ne tardera pas. Pas de mon fait ; du sien propre. Il ne tardera pas à me désirer ; mais il en ignore encore les conséquences. Pourtant… deux sages se sont perdus. Deux arbres me protègent. Ce n’est pas très difficile à comprendre. Je leur ai offert une éternité qui durera autant que moi. D’autre part, j’avais été vexée par les paroles de l’Inemi. Il était encore plus stupide que les deux autres, qui eux, n’avaient ce fatras de croyances erronées ; me croire créée par quelqu’un ! Moi ! Menele ! Je Suis, et j’ai toujours Eté. Sans moi, rien n’aurait pu Être. Ni Menian, ni son “Dieu”. Rien ! Et lui encore moins… Je le laisserai gamberger un moment avant de me montrer de nouveau à ses yeux.

    Il me chercha. Du bassin au sable. Mais je ne voulais pas qu’il me voie. Alors il fini par regarder mes arbres. Il fini par les comprendre, mais ça lui prit du temps. Et quand il pu les comprendre, il apprit. Ce n’est qu’à ce moment-là que je me fis de nouveau visible. Et c’est quand il me revit que je compris que le moment était proche.

    « Menele ». Il avait comprit. Peut-être pas tout, et sans doute pas ce qu’aurait pour conséquences la pensée qu’il commençait à formuler. Le bassin était toujours aussi limpide. J’avais tressé, comme souvent, de jeunes fleurs de saponaires dans mes cheveux : j’aimais les voir, étoiles roses, contraster avec ma chevelure sombre. Une branche souple du bouleau les maintenait en place, ou du moins, le tentait désespérément. Mais toujours quelques mèches folles s’échappaient, comme des pensées sauvages. Je fis semblant de ne pas avoir entendu, lui tournant le dos. Je chantonnais pour me donner une excuse. L’entendis rentrer dans l’eau et plongea juste à cet instant, pour ressortir juste devant lui. Je sentais sa jeunesse me courir dans les veines, moi qui suis si ancienne… si ancienne ! Je lus en lui comme je pouvais voir les galets ronds au fond de mon bassin. Il le savait, et peut-être cela le soulagea-t-il. Une force croissait en lui, qui m’enivrait… Je n’avais pas l’habitude de l’ivresse.

    « Sais-tu ce que tu demandes ? »
« Oui. » Il ne savait comment se tenir, s’il devait garder ses mains dans son dos ou les poser sur mes épaules.
« En connais-tu les conséquences ? » Il me regarda, étonné, mais je ne bronchais pas, laissant juste errer, comme j’y pensais, mon regard sur le chêne et le bouleau. Il sourit.
« Je les connais. Et elles ne m’arrêteront pas. Je les désire autant que je te désire, toi. Menele. La Source Vive ! » Il rit, levant son visage au ciel en fermant les yeux. Et je sus alors qu’il avait comprit tout ce que mon nom signifiait. « Tu es belle comme je n’aurai jamais pensé qu’un être puisse l’être. La sagesse et l’ignorance, l’ancienneté et la jeunesse, la vie contre la mort, la mort dans la vie, tu es tout ce que je pouvais espérer de ce Dieu auquel je croyais avant de te connaître. Et je sais aussi ce que tu attends. Peut-être même mieux que toi-même. Les arbres me l’ont dit. Un jour viendra le Sage. Le vrai. Et avec lui tu pourras de nouveau faire pleurer le ciel. Tu pourras de nouveau t’élancer et courir dans les plaines, fleurir de mousse et de saponaire, danser avec la mer, drosser les vents et adoucir le Désert. Il sera celui qui est déjà révélé. Il viendra à toi sans avoir à changer, ayant déjà changé sur la route, il viendra te connaissant déjà, car c’est en pensant à toi qu’il aura pu être révélé. Et alors tu chanteras de vrai bonheur. Pas comme tu le fais maintenant, pas ce bonheur scintillant et sautillant. Tu chanteras du Bonheur qui est à la fois Joie et Douleur. Et comme il t’entendra, il te trouvera là, et chantera avec toi. Alors vous vous reconnaîtrez. Et le Désert disparaîtra. Tu comprends ? Le Désert disparaîtra ! Il ne menacera plus personne, jamais… Et que deviendra mon peuple ? Je l’ignore. Je n’en ferai plus partie. Je serai devenu autre chose, mais plus un Inem. Ce n’est pas un sacrifice. Nous serons les jalons qui guideront le Sage. Menele. Je n’ai jamais connu cela. Je… je voudrais être ce sage-là. Je voudrais être déjà révélé et te connaître comme il te connaîtra, lui. Mais il y a autre chose que je sais. C’est que ce que je connaîtrai, si tu me l’accordes, lui ne le connaîtra pas. Je veux que tu me révèles, Menele. »
« Choisi alors le lieu. Je t’y rejoindrai. »

    Il n’alla pas loin. Sur la rive du bassin. Il était nuit, il était jeune, et c’était heureux.
« Tu ne regretteras rien ? »
« Ta tête reposant dans mes racines ? Comment le pourrais-je ? Dis-moi seulement… avant… »
« Oui ? »
« Ce que tu pensas de moi la première fois que tu me vis. »

    Je souris… Un brin de vanité, un soupçon d’étonnement, le désir d’être désirable… Il était si innocent !
« Un bel Inemi. Un Inemi débarrassé de ses atours, ligneux comme un frêne. Tu avais éveillé en moi une faim que j’avais oubliée depuis longtemps, des émotions qui s’étaient estompées. Je ne t’en ai désiré que plus, pour cette jeunesse qui me revenait, après tout ce temps… Je suis plus vieille que le monde, sais-tu ? J’ai eu le temps de me tourmenter… Le temps de t’espérer. »

    Le reste se passe de paroles, et j’en ai gravé le souvenir dans mes rides mouvantes. Toujours fraîche dans le Désert, j’attend en chantant. Mes arbres ont encore grandi. Je me suis fortifiée. Je l’attends. Je sais qui il sera. Je l’ai appris lors de cette nuit. Je l’ai su au fond de moi. Malgré tout ce qu’il a fait, ou justement pour cette raison-là, je sais qu’il viendra à moi. Nous nous retrouverons alors. C’est ce que nous aurions dû faire, si nous n’étions si jeunes alors, depuis les Premiers Temps.

    Il viendra…

Aux Frontières, Chapitre 4 : L’année revient

« L’année revient, toujours la même
Le printemps et l’été et l’automne accorte,
Puis l’hiver et son manteau suspendu à la porte.
L’année revient, toujours la même…

Il n’y a que moi qui ai changé.»

Areg Archer, « L’année revient », Les pas de neige.

 

Je ne sais comment j’étais revenue dans cet espace clos que je nommais, en moi-même et de manière très originale, le Cœur. D’ici partaient tous les chemins, et tous y aboutissaient. En même temps, nul ne pouvait y arriver autrement que par hasard, ou par chance, ou par destin, ou par je ne sais quoi encore… Les Frontières sans doute décidaient seules.

    Le Cœur en est l’endroit le plus instable, confluant de tout le reste, et jamais ne révèle le même visage, tout en conservant les mêmes paysages… Pour cette fois-ci, c’était un automne rayonnant qui m’attendait, un véritable automne comme en languit toujours mon cœur en cette période, et qui soulève à chaque fois une nuée de rires et d’étourneaux. Et coulait la rivière constellée de feuilles d’ocre et d’or, cascadant son contentement en bassins moussus, comme on chantonne pour soi en se promenant. Elle ne s’occupait que d’elle-même. Je la remontais en souriant, m’abreuvant de sa calme humeur sautillante, comme le faisaient les hêtres et les érables à ses côtés. De loin en loin, une fauvette perçait d’un pépiement le bruissement joyeux de l’onde et de la feuillée. Elle faisait comme un ricochet sur le lac calme du ciel grisé. J’aime bien les ricochets.

L’odeur des feuilles humides et des champignons m’accompagna jusqu’à la source, jusqu’à la pierre rêche et l’arbre souple qui, invariablement, marque pour moi le cour du Cœur, le sommet de la colline verte et nue. Et je m’y attendais, peu surprise de m’y retrouver…

« Rencontrer son double porte malheur, m’a-t-on dit…
— Tout dépend de la main que je regarde. Ma gauche n’a pas les mêmes lignes que ma droite… je prend celle qui m’arrange, et la ligne de chance est longue et profonde.
— Et ce sont des fadaises. » fis-je. Et en signe de défi, je me calais plus confortablement sur la pierre et rabattait mon chapeau sur mes yeux. Sentir la chaleur du rocher se transmettre à mon corps m’a toujours procuré un sentiment de sécurité. Il ne pouvait pas m’arriver malheur ici.

Quant à moi, je me tournai le dos. Quelque part, et quoi que je ne sois pas superstitieuse, me rencontrer moi-même au cœur du Coeur me perturbait. Je m’adossai à l’arbre. La pointe des montagnes blanchissait l’horizon. Il faisait doux, du doux gris, calme et lumineux qui repose le temps…

Je respirai en même temps que l’arbre…

« Quel jour est-on ? » murmura ma voix ensommeillée. De l’entendre ainsi, tant du dedans que du dehors, lui offrait une résonnance innédite.
« Comme si je ne le savais pas… A quoi bon poser la question ? Dis-moi… qu’ais-je fais de ma jeunesse ? »

Je me suis prise à sourire avant de rire doucement… Qu’ais-je fais ? Ou que n’ais-je ? J’ai cueilli l’eau en coupe. Soufflé sur les feuilles et rit à pleine gorge avec les merles. J’ai chanté dans les arbres et dessiné les nuages avant de les faire fuir avec ma main. J’ai épié un écureuil et mangé des fraises en novembre. J’ai respiré l’odeur des épices et celles des herbes séchées, me suis piqué la main à l’aubépine et le sang, comme dans les contes, a coulé rouge sur ma peau blanche. J’ai dormi contre une souche moussue en me sentant éternelle, suivi des yeux un épervier en me sentant fugitive, vécu autant de vies que j’ai lu de livres, chuchoté jusqu’à ce que jour s’ensuive… Rien que de très banal, à la réflexion. Rien que de très naturel. Je ne sais toujours pas combien on peut voir d’étoiles dans le ciel et je m’en fiche. Je ne sais toujours pas combien de feuilles a le chêne devant la maison et je m’en moque. Je sais maintenant que le blé de printemps n’est pas le même que celui d’automne, et je sais lequel est le meilleur pour faire les gâteaux. Et ça c’est important.
L’arbre frémit un peu des ramilles, s’étirant dans sa torpeur bienveillante…

 

Je m’assis entre deux racines, me calant dans cette niche pour regarder le ruban souple des étourneaux sinuer allègrement sur le ciel. Un loir est venu se nicher dans le creux de mon ventre, petit poids paisible… Je me suis sans doute endormie les yeux ouverts.

Quelque chose me fis frémir et m’éveilla, un peu désorientée. Je n’étais pas sûre d’être bien là et un léger vertige me brouillait la vue. J’étais debout et prête à partir.

« C’est maintenant l’heure pour moi. Ravie de la rencontre.
— Déjà ? Mais on ne s’est rien dit !
— Le silence en dit souvent plus long que les paroles, en certaines matières. Mais ne t’inquiète pas. Où tu iras, j’y serai toujours, comme on dit.
— J’ai entendu ce poème ailleurs.
— Alors tu vois qu’on s’est dit des choses. Il semblerait que chaque année cela soit plus facile, d’une certaine manière, mais plus douloureux… Tu verras cela plus tard.
— Mais on ne se reverra pas.
— Je ne sais pas… J’ignore où je serai dans quelques heures, mais quelque soit le chemin que je prenne, j’y viendrai immanquablement. C’est ainsi. Je dois partir ; il est bientôt l’heure et je préfère que tu ne me vois pas quand je… disparaîtrai.
— Oui… peut-être est-ce préférable. Adieu alors. »

Elle souleva son chapeau et descendit par la colline, en direction de la forêt qui luisait d’ocre au couchant. Je m’étais rapprochée de la pierre rêche, assise dessus, la regardant s’éloigner aussi longtemps que je le pus… Mais elle passa sous le couvert d’arbres, et ce fut fini.

Il se passa encore quelque temps avant que je ressente comme une absence à l’intérieur de moi, comme un vague malaise infiltré dans mon souffle. L’impression désagréable d’avoir un vide, que l’on voudrait garder pour marquer que là, il y avait quelque chose, tout en sachant que peu de temps après, j’aurai oublié l’impression que c’était avant, puis l’impression du vide causé, avant d’oublier qu’il pouvait y avoir du vide. Secouer la tête et m’étirer n’y changea rien. Je compris qu’il m’était temps de partir, à mon tour, avant que la nuit ne soit bien noire, avant qu’elle ne me prenne et me perde en me faisant oublier la couleur du jour. Je caressai l’écorce lisse d’une main, la pierre rêche de l’autre, écoutai une dernière fois la source qui chantonnait pour elle-même et, après un dernier regard vers la forêt, descendis à mon tour la colline, en direction des montagnes.

Ce jour-là, je n’eus pas le cœur à siffloter.

Aux Frontières, Chapitre 5 : L’Oisellaire sourcelleuse

Souffle qui coule Eau qui respire
Nulle lumière sinon
le clair d’être à l’ombre de Toi-l’-Obscure

Claude Roy, Chant 2,
Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ?

Elle était venue de loin, l’Oisellaire sourcelleuse… Ainsi la nommait-on, sans savoir si son nom venait d’elle, ou s’il lui fut donné, et toujours elle venait avec son oiseau et ses instruments d’eau et de vent… Ménestrelle vagabonde, elle apparaissait sans qu’on l’attende, et jamais ne s’était attachée à une maison, comme tant d’autre de ses semblables. Nul ne savait comment elle vivait, d’où elle venait, et qui fut son Maître ; elle était étrange, tant par sa voix que par son apparence et sa vêture : une voix d’eau et de vent, une peau dorée, de longs vêtements fluides qui semblaient toujours flotter quelque peu, comme s’ils étaient faits eux aussi de vent et d’eau. Ses mouvements même la faisait sembler irréelle, et quand elle dansait, ses pieds fins rebondissaient comme des gouttes d’eau vive sur la terre sèche. Elle était l’Innattendue, chantresse incomparable que beaucoup aurait rêvé avoir comme Maître ; mais elle repartait toujours, son oiseau à sa suite, sans que l’on sache pour où, ni quand elle reviendrait – si elle revenait. Sans doute savait-elle que ses chants étaient trop forts pour les vivants, trop pleins de l’irrépressible mystère, et qu’une présence prolongée deviendrait insoutenable et dangereuse pour les autres ; et ce don que beaucoup enviait la condamnait à une solitude que seul son oiseau pouvait alléger…

Jamais elle n’avait rendu d’hommage, jamais elle n’avait pleuré de morts ; et pourtant, en ce soir funèbre où tant de héros, morts alors qu’ils auraient dû vivre — morts en vain, par la faute de nobliaus imbéciles et sans cervelle —, en ce soir funèbre donc, où tant de héros allaient être célébrés avec les derniers hommages, un ventelet léger souffla, annonçant sa venue. Personne n’y prit garde cependant. Car depuis longtemps, elle était devenue légende, et de légende, elle avait été oubliée. Mais le ventelet s’insinua dans toute l’assemblée, caressant les fronts, se faufilant entre les éplorés, avant d’atteindre les gisants… Puis vint l’oiseau ; il ne ressemblait à aucun de ceux connus en ce monde, et pourtant, nul ne fut étonné de son apparence. Guère plus gros qu’un merle, son plumage miroitait de bleu et de vert, et les plumes de sa queue, fines et souples, ondoyaient légèrement ; une aigrette verdelette lui faisait comme une petite couronne, mais son chant surtout était remarquable. Car il résonnait de façon continue, comme si l’oiseau ne respirait jamais, et de façon ténue, presqu’imperceptible ; et cependant, il emplissait le vide de façon légère, plongeant dans le contentement l’auditoire involontaire…

Et, sans que nul ne l’ai vue venir, l’Oisellaire sourcelleuse fut là, avec ses instruments d’eau et de vent qu’elle disposa en dansant devant elle. Elle était venue rendre hommage aux héros.
Sa voix était magnifique, couvrant une étendue allant des sons les plus graves aux inaudibles aigus, semblant émaner de son corps entier plutôt que de sa seule gorge, comme si elle résonnait elle-même de sa propre volonté. Et sa danse légère amplifiait la résonance. Elle dansait entre ses instruments, effleurant une corde ici, tapotant une surface d’eau, faisant vibrer ainsi une coupe de verre, qui effleurait une autre corde… Ce n’était pas une mélodie humaine, il n’y avait ni air ni mots ni chanson, mais une variété infinie de souffles qui s’harmonisaient par la simple magie de ses mouvements… Et l’oiseau accompagnait sa voix, dansant avec elle, apaisant les chagrins, les rages et les pleurs, éloignant la haine et les ressentis, rétablissant une paix qui gonflait l’âme comme le vent gonfle une voile, révélant un amour qui caressaient les cœurs comme l’eau caresse un corps, main amie et aimante…
Et lentement, petit à petit, le chant de l’eau et du vent enfla, semblant appeler la lumière, éclaircir la nuit, rendant plus fougueux les feux de veille, plus brillantes les étoiles, atteignant une beauté presqu’insupportable, et l’assemblée pleurait en silence d’une joie-douleur qu’elle ne connaissait pas, qu’elle n’avait jamais connu, et qu’elle ne connaîtrait plus jamais. Leur conscience d’eux-même disparaissait, pour laisser seulement place à ce sentiment qui se faisait sensation physique — et toujours, toujours à la limite de la rupture, à la limite de la souffrance, sur le fil du désespoir, retenu au bord du gouffre noir par une espérance plus grande et inattaquable, cette espérance d’ailleurs, d’au-delà, de plus vaste derrière les voiles du monde…

Et toujours aussi lentement, la vague reflua, le vent s’apaisa, la douleur redevint humaine… sans qu’on la vit partir, l’Oisellaire sourcelleuse avait disparu, puis son oiseau, puis le ventelet léger qui s’évanouit dans une dernière caresse, laissant l’assemblée dans un silence pantois et plein…
L’aube était là, et la veillée funèbre s’acheva avec le lever triomphant du jour.

Déjà loin dans les collines, ayant passé le petit bois et la source claire, l’Oisellaire sourcelleuse se retourna vers eux, tendant le poing pour que son oiseau s’y pose. Elle le regarda en lui caressant légèrement la tête…

« Je l’aimais », murmura-t-elle – et sa voix aurait point quiconque l’eut entendu, tant elle vibrait de douleur, si différente à présent du chant magique de la nuit passée, si terriblement humaine – comme si elle ne pouvait rien d’autre que magnifier chaque intonation, chaque creux de voix, pour en révéler la beauté et la magnificence.

« Je l’aimais », répéta-t-elle…

— et elle pleura.

 

Aux Frontières, Chapitre 6 : Morrowdim

Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
A pas de vent de mer de feu de loup de piège
Bergère sans troupeau glaneuse sans épis
Aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige.

Claude Roy, « La Nuit »

Bruits de pas perdus… perdus dans un silence opaque. Dans un silence de blancheur opaque. Même pas de trace épaisse dans le frichtement neigeux d’un sol instable. Que verrait un passant improbable dans ces contrées mouvantes ? Une silhouette grise ? Deux ? Rien ? Quelle importance ? Sur ces chemins périlleux rien ne demeure. Seul le souffle glacé insensible qui me gèle les mains.

A quoi rêve le vent qui soupire dans le vallon ?

Son susurrement me fait frissonner. Il fait froid ici. Et humide. A quoi peut rêver quelqu’un qui soupire ? Je ne me suis jamais posée la question. Et de toute manière, comment le saurais-je ? Moi je ne suis que silence. Silence et obscurité. True. But you was different before. I remember a laugh. At least one. Perhaps the last. Tu as meilleur souvenir que moi alors, cher inconnu. Es-tu sûr que ce n’était pas un dernier éclat de lumière avant que tout ne se taise ? You believe in silence… But I’ve heard your stride, and since then I’m behind you. Je ne sais même pas depuis quand tu me suis. Ni même qui tu es. Le pire est que cela ne m’intéresse pas. Peut-être n’ai-je jamais été curieuse. Peut-être ai-je cru l’être. Perhaps. What is this path? It’s odd. Un fil. Je crois… Oui, je marche encore sur un fil — or ou argent, celui d’une épée. Ou sur un cheveu. Un fil d’araignée. Invisible. Mais j’y marche. Why do you do that? Have you already done such a thing? Je ne fais que marcher sur des fils. Depuis toujours. Chemins de traverse. So, you have some memory, after all. Ce n’est pas une mémoire ; juste une impression, avoir toujours fait ça. Chhht. Feulement discret.

Silence.

Le silence n’est-il pas le chant de la neige ?

Je ne sais pas… n’as-tu pas compris que je ne sais plus rien, que je suis perdue, que rien autour de moi ne résiste à mes doutes ? Who are you really? Je ne sais même plus ce que je suis pour de faux… Un flocon si tu le souhaites… oui, un flocon qui se pose sur la terre encore chaude et y fond sans pouvoir y faire grand-chose. What were you before? Je ne sais pas te répondre. Ne cesses-tu jamais de poser des questions ? Ne connais-tu pas mon rêve ? La réponse est dans le cercle… Mais le cercle est fermé et je ne peux y entrer… La réponse est dans le cercle et y restera à jamais cachée.

Ronde muette.

Que fait la neige dans l’édredon de Dame Hiver ?

Elle s’évanouit sur le chemin. Et tout s’estompe, disparaît. Fog. Fog is due to night, and you know that already. Je sais. Je suis silence et obscurité, je suis brouillard. Are you dreaming too? Bien sûr, mon seigneur. Mais aujourd’hui je suis trop triste.

Larmes.

Que tient l’aurore dans ses doigts de glace ?

Ma vie. Mon silence. Mes larmes qui éclatent entre mes mains. Elles seules font du bruit. Entre mes doigts elles tombent sur le sol. Cling… like a cristal on ebony. Comme une goutte sur du marbre.

Elles ont réveillé le serpent qui dormait dans la bise.

Viens-tu me chercher encore, Celle-Qui-Marche-Sur-La-Lame ?
Encore toi ? Je ne t’ai pas appelé cette fois. Tu es venu seul.
Je ne fais que t’obéir. La première fois ce fut ainsi. Ne t’ai-je pas alors rendu grand service ?
Tu m’as libéré, oui. Mais tu as libéré mon oppresseur aussi, et j’ai perdu alors. Vas-t’en.
Ssss… Et si je te libérais encore ? Tu sais combien grandes sont mes capacités.
Je sais, oui. J’en ai eu la terrible preuve, un jour. Il y a longtemps… Très longtemps. Vas-t’en, laisse-moi aller, tu me fais peur.
  N’y a-t-il que moi qui te fasse peur ?
Non. Le reste aussi. J’ai peur de tout. J’ai peur depuis que tu m’as libéré. J’ai peur depuis que je suis…
              …silence, obscurité, brouillard. Mais n’as-tu pas plus peur de Lui que de moi ?
Si… Un petit peu. Un tout petit peu. Mais là n’est pas la question. Il n’est plus. Il ne peut plus être, Il s’est détruit Lui-même dans Sa folie, et a tout emporté au passage. Il ne sera plus.
Que le crains-tu alors ? La belle affaire ! Tu affirmes sa mort et crains encore son fantôme !
Laisse-moi marcher.
                Dans le vide ? Tu as peur du vide. La première fois tu m’as appelé pour que je comble le vide. Je l’ai fait.
Pour me révéler ensuite que le vide était plus grand encore que ce que je craignais. J’ai l’habitude aujourd’hui. Je sais y marcher. Va, laisse-moi avancer encore.
                Vers quoi ? Il n’y a plus que du vide et des brumes. Je t’ai dévoilé le silence. Je peux te dévoiler plus grand encore.
Mais pourquoi ferais-tu cela ? Il y a toujours un intérêt quelque part. Oh, j’ai bien fini par l’apprendre, tu sais ! J’y ai mis le temps, j’en ai douté longtemps, mais j’ai fini par le comprendre. Pas à l’accepter, et c’est ce qui causa Sa perte… et la mienne aussi, par la même occasion. J’avais des idéaux, avant. De belles pensées toutes de lumière. Et tous mes beaux rêves, tous, Il les a détruits ! Et dès lors, que me restait-il, sinon leur empreinte inversée ? Mais même mes créatures de cauchemars, du temps où j’étais assez vivante pour engendrer de la haine, même elles se sont trouvées avilies par Lui. Même mes sbires les plus noirs, qui n’étaient que fantômes de ma rage furieuse, se sont trouvés asservis. Ô mes chimères de feu ! Ô mes démons de cendres ! Mes belles furies au souffle sulfureux ! Tous, Il les a tous dominés, pour qu’ils soient utiles, pour qu’ils servent à quelque chose, pour qu’ils servent Ses intérêts… Moi qui les avaient créés encore beaux, vertigineusement beaux, pour qu’ils l’attirent plus facilement… J’ai commis l’erreur de ne pas les doter d’assez de noirceur, ne pouvant leur en donner plus que j’en avais. N’ai-je pas pleuré en voyant mes sirènes à la gorge blanche se prélasser dans ces draps qu’Il leur a tissé, langoureuses sinuantes sous ses caresses, alors que je les avaient enfantées pour qu’elles Le perdent ? Et ces cauchemars que je lui envoyais, ces fantômes de braise traversant son corps ? Il ne leur a même pas accordé un regard. Il ne les a même pas perçu. Fadaises ! Fadaises ! Voici comment Il les a décrit, quand Il en eu vent ! Ce qui est faux est inutile pour Lui. Ce qui est faux ne doit pas, ne peux pas être. Il y a toujours un intérêt quelque part. Et moi je ne sais pas le voir. Je ne veux pas le voir. Je n’ai rien pu garder… Quel est ton jeu ? Mon désespoir final ?
                Ta joie première. C’est cela qui m’a fait vivre durant tout ce temps où tu m’as abandonné dans la bise. Ton sourire et ta joie. Elles méritaient toute la peine que tu as eu après.
J’étais heureuse avant. Je souriais avant. Je riais aussi. Maintenant je le sais.
                Mais tu l’ignorais alors. Tu vivais sans le savoir. Je t’ai montré que tu vivais. Je t’ai donné le goût de la vie. Je peux te montrer encore autre chose, que tu aurais pu découvrir plus tôt si tu ne m’avais pas oublié. Si tu ne nous avais pas oublié.
Ma mémoire aussi est silencieuse. Je ne me souviens de rien. Je ne l’ai pas voulu ; tout est partit sans que je ne puisse le retenir, tout a disparu avec Lui. Pourquoi dis-tu nous ? Qui est nous ?
                Nous qui avons oeuvré pour t’apporter la lumière ; à toi, à nul autre. A toi qui nous avait amené à la vie. Celui que tu portes en toi, et moi qui dormais dans le vent qui soupire.
Tu me fais peur. Je ne porte rien en moi, pas même le chaos. Je n’ai rien voulu de tout ça. Cette terre dévastée. Ces brumes qui l’ont emportée en même temps que Lui. Cette seule subsistance de quelques de mes disciples, aussi perdus que moi sans objet de rancoeur. Ce n’est pas moi qui ai fait… tout ça.
                Non. C’est Lui. Tu as voulu Lui offrir ce que tu avais découvert. Et Il te l’a volé. Tu as toujours trop été amoureuse.
Non. Je ne suis plus que glace. Comme l’aurore. Je suis un arbre sans sève. Dans mon crépuscule d’obsidienne tous mes reflets s’effacent… Le souvenir reste, ténu, d’un son de cristal dans le profond du Lac, éclat blanc de lumière dans la trouée nocturne, sans origine.
  Inconnu.
Inaudible, presque, et sensiblement distordu, comme un bris de rire fêlé. Ou une larme surprise par le soleil. Perdre prise comme une fleur dans le courant, abandonnant sa poudre de pollen à l’eau tourmentée, dernier cadeau d’un être condamné, dernier sourire, la mort approche… D’où veux-tu me sortir ? Je ne suis plus qu’une trace d’encre grise diluée dans un vase dont les spirales s’évadent dans le vide… Un rien, un soupir, un simple souffle évanoui.
Rien d’autre.
                Tu es l’Âme. Sans toi rien ne peut plus être. Mais tu te caches. Loin. Il faut te trouver. Depuis le néant, il n’y en a que peu qui ont pu le faire. Et ils sont restés incompris. Ils errent maintenant dans ces contrées. La réponse est dans le cercle. Ne le vois-tu pas, toi mon amante ?
Je ne suis pas ton amante. Et je ne vois rien.
                Aveugle aux yeux de lune qui rêve à l’aurore… Non, tu n’es pas mon amante. Si l’histoire avait été racontée autrement, peut-être. S’Il ne t’avait pas emprisonnée. Mais il n’est pas trop tard. Non, je peux encore t’apprendre… Oui. Tu es le cercle. Le cercle infini du temps qui se repose. Tu es le cercle, et la réponse est en toi. Ô Belle Aveugle ! La réponse à toutes tes questions, tu l’as tant cherchée, alors que tu l’avais en ton coeur ! Tous ces chemins parcourus, ces désillusions, ces craintes, tout ça pour une vérité cachée en toi même ! Oui, tu le sais maintenant… Le sens-tu ? Tu souris… C’est ce sourire, comme une étoile qui se dévoile derrière la mer, et illumine de chatoiements le reste de ton visage, c’est ce sourire, vois-tu, qui m’a fait vivre… Suis-je bête, non, tu ne vois pas… Tu ne peux pas. Mais j’ai de la peine à te voir comme ça. Ô ma Blanche Silencieuse, laisse-moi t’éveiller… Laisse-moi caresser tes paupières. Tu verras.

J’ai fermé les yeux.

J’ai senti une main fraîche sur mes paupières. Un souffle tiède. Un corps vivant et souple contre ma peau. Et j’ai vu.

Il n’y a pas de serpent.

Et le vent rêve toujours dans le vallon.