Renard argenté

Carte postale d’automne — 21 octobre 2007

Samedi matin bien mérité… s’accorder de traîner au lit,
puis de traîner pour petit-déjeuner,
juste histoire d’apprécier la baguette d’orge
avec la croute du crouton qui craque
Se mettre en route à 9 heures et demie
pour retrouver Cécile à la Part-Dieu
et se rendre au marché sur le Quai Augagneur

Crochet par la rue Villeroy,
Cécile souhaitant se rendre à l’épicerie Bahadourian
— elle m’y mène en connaissance de cause… Avais-je prétendu
n’avoir besoin que de graines de pavot bleu ?
C’était oublier la cardamone, les cinq épices,
les graines de tournesol et la farine d’épeautre,
et la fleur de sel de Guérande…
Extirpées de ce lieu de perdition – non,
je n’ai pas besoin de vinaigre parfumé à la noisette !
Direction les quais…
Le froid est mordant, le vent glacial,
et la proximité du Rhône ajoute l’humidité,
mais le cadre est toujours aussi agréable,
la vue sur l’Hôtel-Dieu et Fourvière…
Flâner devant les étals, craquer pour un pain au noix et un autre aux lardons
croute craquante et couverte de farine
hésiter devant les salades affriolantes,
robes à froufrous vertes et rousses
— se décider pour une doucette et une laitue brune.
Choisir un beau potimarron d’un orange très vif,
un chou-fleur en robe verte – avec dans l’idée de manger
quelques fleurettes crues
avec une vinaigrette… ou une sauce au yahourt ?
Vient ensuite l’étal du fromager… l’épreuve est difficile,
le comté s’impose. « Doux ou fruité ? » Fruité… 24 mois d’affinage
un goût de noisette et de beurre, fondant en bouche et très doux au palais…
Découvrir qu’ils ont de la vraie mozzarelle bufflonne
– celle qui ressemble à une tête de Schtroumpf,
ronde avec un chapeau plus ou moins phrygien —
et en prendre une nature – garder l’envie de goûter à la fumée
pour la fois prochaine
de même qu’au beurre de baratte
et à la quantité de petits fromages de chèvres
au thym, dans une feuille de châtaignier,
au marc de raisin,
crémeux à point
ou tout blanc de fraîcheur
et à la tête de moine.
Ajouter à cela une demi-douzaine d’œufs,
et un pérail jeune  : « Très bon choix »
— il n’y a que des bons choix en fromage…

Épreuve ultime : les fleuristes.
Ayant décidé que de toute façon toute résistance est inutile,
s’offrir un joli bouquet rose, assorti à la jupe et au vase.

Rentrer bien chargées – et bien frigorifiées —
à l’appartement… Le plaisir de cuisiner
des plats « comme chez les parents »,
doucette agrémentée de graines de tournesol,
saucisse de Morteaux et pommes de terres
comté merveilleux sur pain aux lardons
et kakis murs à point.
Pour finir un thé Sensha, « Sur la Route de Shannon »,
aux écorces d’orange…

Retourner par la suite sur les quais, direction librairie cette fois-ci…
Le pas vif et le nez en l’air, inspirer l’air tout aussi froid
d’un froid qui s’accorde très bien avec le ciel tout bleu
une mouette
les odeurs de crêpes et de marrons chauds.
Revenir pas trop chargée de bouquins,
mais prendre tout de même le tram pour rentrer
— à peine regretter de ne pas traverser le pont à pied,
et ne plus regretter du tout en voyant
les écharpes qui volent et les chapeaux rattrapés du bout des doigts.
Une gaminette toute blondinette aux grands yeux bleus
sacré caractère pour les deux ans et demi qu’elle doit avoir…
S’écrouler sur la chauffeuse en rentrant, bénir l’inspiration de la veille,
qui consistait à cuisiner « avec des restes ».
Le velouté de champignons est tout prêt,
le gratin de potiron aussi.
Avant d’aller dormir, sentant un léger rhume venir,
se préparer un lait chaud au miel et à la fleur d’oranger
— comme quand j’étais petite, et que j’avais mal à la gorge,
et que je pouvais réveiller maman en pleine nuit pour qu’elle m’en prépare un.

Le lendemain, dormir encore plus, traîner encore plus
– sachant que ça ne m’arrivera pas avant quelques autres fins de semaines encore
de pouvoir étirer autant le temps.

Dans l’après-midi, trouver la motivation nécessaire
pour aller marcher au Parc de la Tête d’Or
— vent toujours glacial, froid toujours mordant,
mais cette fois-ci, je sors mon manteau de Russian Lady…
Le froid ne mordra que mes joues ainsi.
Flâner au parc, respirer l’odeur de l’herbe, l’odeur de la terre
l’odeur des feuilles mortes et des roses dans la roseraie
— chercher à deviner au nez les notes de parfums
mandarine pour l’un, musc pour l’autre, et une odeur très florale,
mais indéfinissable pour un troisième ;
le froid rend l’exhalation des parfums plus ténue.
Épier du coin de l’œil le Robin pépiant,
boule de plume à rouge-gorge.
Caresser l’écorce d’un bouleau
et effleurer le bout des fougères.
Apprécier le soleil à sa très juste valeur
et languir d’un chocolat chaud à la cannelle…
A 4 heures et demie, le froid s’apesanti… Rentrer donc
par le bus, retrouver le chaud-douillet de l’appartement
et faire fondre les carrés de chocolat dans le lait
avec beaucoup de cannelle fraîchement râpé dedans
— l’odeur du lait chaud, la chaleur dans les mains
et la tartine de pâte de noisette trempée dans la tasse

…petit goûter d’automne…