Renard argenté

Les carnets de Sieneibhe Chanteloup

Remarque préliminaire

Que le lecteur ne s’attende pas, en lisant ces pages, à un récit exact et précis des voyages que j’ai pu faire ! Si souvent ces récits partent de sentiers bien existants, j’y ai glissé mes propres pensées remuées par le paysage, comme l’argenté d’une encre remonte à la surface du flacon quand on l’agite. Et les lieux traversés en prennent alors la teinte, défiants par là toute reconnaissance factuelle. Mais il me semble qu’ainsi, ils parlent mieux, protégés qu’ils sont de l’objectivisme, car vus à travers le prisme de mon imagination.

Que celui en quête de rapidité et de prouesses s’en aille par d’autres chemins : je ne puis l’accompagner sur ce terrain-là. Car mon écriture est lente, et il faut la lire de la même manière, sans chercher à tout prix d’autre but que celui de conter, d’admirer, d’entendre en écho au nôtre le pas d’un temps ralenti… A lire trop vite on oublie le cheminement, le voyage tranquille d’une démarche insouciante ; à lire trop vite, on se prend au miroir de l’objectif, et s’engoule d’autres visées encore, et d’autres, insatiable et affamée alouette au ressort distendu. A lire trop vite ce qui doit être égrainé, on en perd la bonté, la beauté, l’état simplement heureux d’une promenade enfaytée… Quel immobilisme apparent, qui nous incline à d’autres sentiers, d’autres voies, d’autres pas ! Quelle douce volonté derrière ces feuilles, qui ne cherchent qu’à délasser un temps du fardeau du chronomètre !

« Un vrai poète ne se satisfait pas [d’une] imagination évasive. Il veut que l’imagination soit un voyage. Chaque poète nous doit donc son invitation au voyage. Par cette invitation, nous recevons, en notre être intime, une douce poussée, la poussée qui nous ébranle, qui met en marche la rêverie solitaire, la rêverie vraiment dynamique. »*

C’est ce que j’ai tenté de faire ici, sans prétendre déclencher chez tous cette rêverie solitaire… Cela ne dépend pas uniquement de moi, mais de l’état d’esprit du lecteur… Il n’est pas d’espaces plus libres que ceux de nos imaginaires propres ; le voyage tel que je l’entends colore avec la lueur du moment ces chemins futurs qui ne sont encore qu’esquisses, accroche de sa pointe une sensation fugace et parfois indescriptible, et permet, suprême qualité, l’Evasion. Le voyage peut-être entamé à la suite d’une lecture, d’un son entendu, d’un éclat de lumière se faufilant entre les feuilles d’un hêtre pour scintiller dans les rides douces d’une source herbeuse… Et le déplacement physique n’est alors que le prétexte à la libération de l’âme vagabonde…

Sieneibhe Chanteloup

* : Gaston Bachelard, L’air et les songes, éd. Le Livre de Poche, coll. Biblio essais, Paris, 1998, p.8

 Prime Feuille

Je m’étais encore perdue… Rien d’étonnant à cela, les sentiers étant toujours bien balisé jusqu’au moment où il n’y a plus rien au carrefour. Force vous est alors de choisir ; mes choix n’étaient jamais les bons. Cependant, je n’étais pas inquiète : jusqu’à maintenant, j’avais toujours réussi à retomber sur mes pattes, même si celles-ci fatiguaient d’avoir longtemps marché sur un raccourci au travers des champs.

Il n’était pas encore tard ; les ronces offraient leurs grappes de mûres, noires et sucrées pour peu qu’on sache les choisir — et là, je ne me trompais jamais. Les hampes d’osiers de Saint-Antoine ajoutaient leur note de légèreté au milieu de l’enchevêtrement épineux. De l’autre côté du chemin poussiéreux, le gaillet odorant attirait les abeilles, et les chicorées avaient encore leurs yeux bleus grands ouverts. Un froufroutement dans un charme solitaire ; grive ? Merle ? L’oiseau s’est envolé sans que je puisse le voir.

A force de marcher, marcher et marcher encore, j’ai fini par aboutir au haut de la crête. Les derniers mètres avaient été éreintants, à me tordre les chevilles dans le chirat. Je fus étonnée de ne pas trouver de cairn à côté de la sente ; il m’aurait rassurée pourtant, prouvant que je n’étais pas la première depuis trois décennies à m’aventurer sur ce qui ressemblait de plus en plus à une piste de renard. L’inquiétude commençait à sourdre : il me fallait redescendre avant la nuit au village d’où j’étais partie ce matin ; mais il était encore invisible. Je décidai de suivre la ligne de crête jusqu’au rocher posé au sommet du mont. De là, je verrai la vallée et pourrai mieux m’orienter.

Mes pieds suivaient mécaniquement le sentier, mais ma tête se posait des questions. Comment se faisait-il que je ne visse pas de croix, preuve de la christianisation de mes montagnes, au sommet de ce mont qui était quand même élevé pour un contrefort de Massif Central ? Non qu’elle me manquait, mais son absence semblait incongrue au vu de la coutume. Aussi incongru que ce son étrange qui paraissait sourdre de la pierre… Je ralentis. Le sifflement comportait une certaine mélodie. Le vent qui souffle dans une fente ? Quelqu’un jouant d’une flûte archaïque ?

L’harmonie était paisible, en accord avec le soir tiède qui s’installait. Elle me donnait cette impression étrange d’être issue de la terre, et en même temps trop aérienne pour en être originaire ; comme s’il s’agissait du chant d’une étoile qui se serrait abîmée dans un gouffre fermé. J’étais au rocher…

Il n’y avait personne, ou du moins, je ne vis personne. Mais je vis quelque chose…

Pour l’avoir si souvent regardée, je connaissais la vallée et savais repérer les principales villes. Mais cette fois-ci, il n’y avait rien. Aucune trace humaine. Aucune blessure aux vallons, aucune plaie béante de carrière ni de coupe dans les bois. Mon pays débarrassé de toutes ces blessures, purifié par les brumes qui commençaient à s’accrocher aux futaies, comme des mousselines oubliées par quelque antique déesse. Je ne pouvais voir les Alpes, seulement deviner la cassure du Vercors par derrière les lônes du Rhône. J’étais pionnière, la première à découvrir ces terres si riches, si immensément vierges qui s’offraient à mon regard. L’envie me pris d’en parcourir toutes les facettes qu’elles me laissaient deviner, de découvrir toutes les couleurs, toutes les odeurs qu’elles me cachaient. Et la musique semblait m’y inviter, de façon un peu triste pourtant ; car m’y aventurer reviendrait à souiller ce coin de pureté naturelle, à y apporter une trace humaine, même si ce n’était qu’une trace de pas… Avant d’y apposer ma main. Mais comment résister ?

Je fis un pas… et perdis tout.

Le village où je devais me rendre était un peu sur la droite, entouré de terres cultivées. Un champ de blé, un champ de luzerne, une terre labourée. Des chevaux dans un parc, des vaches à l’abreuvoir, un âne courant le long de barbelés. J’entendais le bruit confus et estompé de l’activité humaine, et ma merveilleuse musique s’était évaporée.

Il me fallait redescendre.

Seconde feuille

Le ciel était gris ce jour-là, de ce gris pommelé des paisibles journées d’automne. Mes pas froufroutaient sur le chemin tapissé de feuilles sèches et de châtaignes. J’avais pris le sentier balisé à l’envers, ce qui m’exposait à de fréquentes rencontres. Cela ne me dérangeait pas : dans ce coin ne viennent que ceux qui, comme moi, aiment marcher dans des endroits peu connus. Sous les feuilles, l’ancien pavement avait gardé les traces des roues de charrettes, gravées par l’usure dans la pierre. J’aime marcher sur les voies oubliées, et me dire qu’il y a longtemps — ou peut-être pas si longtemps — elles étaient l’unique lien entre deux hameaux.

J’essayais de m’ouvrir à tous les sons, à toutes les odeurs du sous-bois… Fermer les yeux et laisser graviter les couleurs que m’évoquaient les senteurs terreuses et feuillues… Tons vieil-or et chamoisés, quelques tâches vertes encore, et le gris du ciel, ce gris doux et lumineux qu’aucun artiste, à mon goût, n’a pu éterniser.

Plus loin m’attendait le mélodieux gazouillis d’une petite rivière. Je m’arrêtai pour observer, à travers les branches de charme, sa petite chute dans le bassin qu’elle avait fini, patiemment, par creuser, pour accueillir son chantant contentement.

« Si tu cherches l’ondine, elle est un peu plus haut, sous une petite chute. Je crois qu’elle se tresse un panier de jonc, et qu’elle y met des perles d’étoiles.
— Je me disais bien que tu finirais par me retrouver, dis-je sans me retourner.
— Je te manquais ?
— Ça commençait à faire long, depuis notre dernière randonnée.
— Tu n’as pas à t’inquiéter… Où tu vas, j’y serai toujours…
Jusqu’au dernier de tes jours, où j’irai m’asseoir sur ta pierre…
…Le ciel m’a confié ton cœur. Quand tu seras dans la douleur, viens à moi sans inquiétude.
Je te suivrais sur le chemin, mais je ne puis toucher ta main…
…Ami, je suis la Solitude.
— Quelle synchronisation ! Les Nuits de Musset.
— Tu connais tes classiques. »

Puis nous nous tûmes. Je souris en pensant à une gamine qui, il n’y a pas si longtemps que ça, aurait profité de l’occasion d’une marche en forêt pour traîner exprès ses pieds dans les feuilles mortes, et pour mettre dans ses poches des tas de châtaignes, de lichen et de mousse. Je la fis revivre de suite.

« Gamine ! »
Il n’empêche que je n’étais plus seule à faire voler les feuilles.

« Bonjour M’sieurs Dames !
— Bonjour ! Belle journée, n’est-ce pas ?
— Faite exprès pour ramasser les châtaignes !
— Et les champignons.
— Ceux-là, je vous les laisse, je n’y connais rien…
— Tant mieux pour nous. Mais vous aurez de quoi manger pour deux semaines avec toutes les bogues qui sont un peu plus haut. Bonne cueillette !
— A vous aussi ! »

J’entendis le gamin parler à sa mère :
« Les champignons, c’est meilleur que les châtaignes, parce que ça pique pas, hein Maman ?
— Pourtant, tu les manges bien les châtaignes quand Mamie fait de la crème de marrons.
— C’est pas des châtaignes, c’est des marrons.
— C’est pareil ; on dit marrons, mais c’est des châtaignes… »

Le reste de la conversation se perdit au tournant. Nous suivions en silence un de ces nombreux murets de pierres sèches couvertes d’une couche épaisse de mousse, qui encadrent la route pavée et séparaient les propriétés. A vrai dire, nous n’avions pas ramassé tant de marrons que ça. Juste de quoi faire une poêlée le soir — de toutes manières, vus tous les pots de crème de marrons qui me restaient de l’année précédente, je n’en aurais pas manqué cette année.

Le temps était passé aussi vite que l’eau courait dans la rivière de l’ondine… Il était comme seul sait le faire l’automne, frais et humide, mais le soleil quelques heures avant de dormir nous faisait don de quelques rayons joyeux… Je levais mon visage, yeux fermés, paumes ouvertes, pour recueillir cette tiède chaleur plus douce que n’importe quel soleil d’îles d’été éternel.

« Tu rentres avec moi ? » demandais-je sans ouvrir mes paupières.

Pas de réponse.

J’étais de nouveau seule sur la colline, face au sorbier couvert de grappes rouges. Quelques corbeaux s’envolaient lourdement de la terre grasse du champ… Je n’arrive pas à les trouver sinistres. Je suis heureuse.

Tierce feuille

La météo s’était trompée : le temps avait décidé d’être clair ce jour-là, et mettant à profit cette humeur passagère, j’avais choisi de me promener dans les bois près des vergers… Promenade paisible et nonchalante, avec le vague espoir de trouver quelques champignons, et surtout d’oublier un moment le travail qui m’attendait… Le temps capricieux de Mai m’allait bien promettre quelques journées pluvieuses et venteuses à ne pas mettre les pieds dehors ; autant profiter du sourire du soleil. Les chemins, pierreux et tassés par les roues des tracteurs et autres machines agricoles, ne permettaient encore guère d’évasion, et les quelques hellébores et pervenches qui subsistaient au bord était tachées de poussière. Mais plus loin, passés quelques bosquets, des chemins de traverse m’entraîneraient dans les bois ; entre les douilles oubliées des chasseurs et les ronces folles, peut-être y trouverai-je des pensées.

Les chemins de traverse étaient plus loin que dans mon souvenir ; mais les aubépines miellées éclosaient d’étamines folles, agrémentant les tas de caillasse dégagées des vergers.

Et l’on voit au bois, émoi de Mai, l’Aube Blanche,
En sa belle tendresse, en sa première fleur,
Rendre les nuées jalouses de sa pâleur,
Quand l’aurore en pleurs au lever du jour s’épanche.

 

Infidèle que je suis, à plagier ainsi Ronsard…

Cerisiers sauvages et pommiers alignées, le blanc dominait dans le paysage ; juste quatre pêchers osaient le rose, isolés là où il y a peu ils étaient rois. Les revers de fortunes atteignent jusques aux arbres ; et le champ où ils s’élevaient alors est devenu prairie, où le colza ensauvagé côtoie la moutarde, la gesse printanière et la vesce des forêts. Plus loin, auprès de chênes ayant résisté à tout, tordus et noueux de batailles immobiles, les céraistes s’ébattaient auprès des méringies… Étonnant que même les fleurs les plus petites aient toutes été nommées, alors que peu ne s’aperçoive de leur silencieuse beauté. Mauvaises herbes ? Non, simple éloge à la vie de la nature discrète ; seraient-elles rares que tout le monde en voudrait dans son jardin, et sans doute alors prendraient-elles des allures de princesses mijaurées, dédaignant les sols caillouteux et exigeant d’être arrosées, un peu, mais pas trop, dans la bonne mesure et brumisées. Et d’être exposées au sud. Et surtout, surtout, demanderaient-elles d’un air offusqué, enlevez donc ces oeillets de poète, ça fait mauvais genre… Poète, et puis quoi encore ! Bon-à-rien, oui ! Oser composer un sonnet aussi indigne sur mon auguste beauté ! Me nommer Céraiste des Champs ! Cerastium arvense, tel est le nom que m’ont accordés mes chers parents, et point n’en souffrirai d’autre ! Non, restez sauvages et ignorées, mes belles… les poètes vous trouverons, qui savent où est l’enchantement de la simplicité.

En poursuivant plus loin — tourner à droite au houx enlacé — le sentier hésite entre les acacias et les chèvrefeuilles. J’hésiterai en même temps que lui, alors : les rangées bien droites me fatiguent. Le silence mélodieux ne connaît comme trouble que le bruit de mes chaussures. Un jour, j’apprendrai les chants des oiseaux, plutôt que de leur répondre sans savoir à qui je m’adresse — car les oiseaux ne disent jamais leurs noms, et il vous faut les deviner. En attendant, je murmure ceux des plantes que j’observe sur ma route.

Silènes, renoncules ficaires, potentilles et fraisiers sauvages.

Stellaires graminées, mélilots officinaux et mourons des oiseaux.

Violettes et… dans un creux de futaie, un rayon a éclairé le sous-bois, renvoyé en lueur blanche par une vague d’anémones des bois. Fragiles frémissantes rosies par la lumière, dans la verdeur protectrice de leurs feuilles en triade, opaques éblouissantes de blancheur neigeuse, elles offraient à qui savaient les voir leur gracieuse tige jaune tendre. Légèrement courbées par le port de leur corolle, elles laissaient entrevoir par l’échancrure de leurs pétales la poudre d’or de leurs étamines. Combien seraient passés sans les remarquer ? Il leurs aurait fallu venir jusqu’ici. Elles m’offraient leur fraîcheur naïve, à moi seule qui les savais là. Et me permettaient de les imaginer saupoudrée de rosée au matin incolore, quand la chouette s’endort et qu’un fin nuage de buée s’échappe des lèvres entrouvertes comme de la terre solide des vergers. Je restai un moment à leur sourire, à les agiter doucement du bout des doigts, à observer les grillons jouant à leur pied dans les feuilles mortes, à suivre du coin de l’œil un lézard qui croyait que je ne l’avais pas entendu.

Le rayon de soleil avait fini de se couler sur leur robe. Secouant la tête comme sortant d’un rêve, je les regarda une dernière fois pour m’assurer de leur calme présence, avant de repartir. Le rayon de soleil était parti trop vite pour que je crois encore au temps clément, et un nuage gris d’encre venait du nord. Chargé de pluie à n’en pas douter ; et en effet, je sentis crépiter sur ma peau des gouttelettes minuscules, suffisamment fraîches pour me faire frissonner.

Ce n’est qu’au dernier moment que j’en aperçu enfin, cachée derrière un talus d’herbe folles.

Des pensées sauvages.

Quarte feuille… où la mer et le ciel se noient dans les brumes

Le silence régnant dans le gîte breton me donnait peu d’espoir d’y trouver de la compagnie avant une heure pour le petit-déjeuner. Une heure à remplir… Une heure à combler… Une heure de marche : il y a longtemps que je n’ai pas été à la mer.

Au petit matin, les bancs de brouillard se lèvent dans ma vallée originelle, couvrant le fleuve pour cacher la lessive vaporeuse des Fenettes aux yeux des mortels. Ici, ciel et mer s’embrassent et font rougir le soleil, et les îlots pointent sur le sable encore humide de la marée descendante. Et faute de marcher aux monts comme attirée par un jeune Sylphe, j’irai les approcher, et peut-être rencontrer une Dame des Eaux ramassant des grains de coquillage.

Je sors en silence, et après avoir contemplé un moment le ciel estompé,où le rose se mélait au violet pour répondre au vert des champs, fait crisser sous mes pieds le gravillon. Pas bien d’autre choix que de descendre sur un ruban de goudron ; mais sur les bas-côtés gargouillent des écoulis, égayant la promenade… Compagnons blancs et violettes… encore fleuries ? Le temps musarde ici…

Je préfère couper par la ruelle à ma gauche, plus sympathique entre ses vieux murets de pierres enlierrés que la route qui poursuit tout droit son but… Les nombrils-de-Vénus tendent leurs doigts verts et lisses vers les clins bleus des véroniques, une pointe de jaune au cœur.

The fat cat
on the wall
looks at me
curiously.

Bonjour, Griminet ! Et bien, tu m’as l’air tout surpris… Il n’est pourtant pas bien tôt. Malpoli qui se détourne au chant… du merle, me semble-t-il ? Espèce de chat gras, ne va pas chercher à l’attraper ! Non, il descend du mur, passe devant moi sans se retourner et se coule dans le jardin en friche… Tant pis pour lui.

La mer est plus loin qu’il ne m’avait semblé. Je continue de descendre, elle sera bien au bout ; voici l’église, la boulangerie fermée, le petit cimetière — plus fleuri que chez nous. Le chemin tourne à gauche — joli jardin aux clématites en cascadelles répondant de notes roses aux accords blancs des gouets — et… une barrière de pins, une étendue de sable… La mer. Loin, évidemment, mais des canaux laissent paresser des algues et coquillages entre les cailloux. Le sol est étrange, sorte de glaise grise molle et élastique… je préfère ne pas m’y aventurer. Un coquillage jaune viens rejoindre le rouge et l’orangé dans ma poche, grappillés entre deux coquilles Saint-Jacques.

Un peu plus loin, une étendue bien trop verte pour être un sol solide est bleuie… lavande de mer ? Ce n’est pourtant pas la saison. Mais le temps avance et il me faut rentrer… le vent se lève en sourdine, emmêlant mes cheveux que j’ai eu l’imprudence de ne pas nouer.

J’aurais le temps de m’égarer, oubliant de prendre à gauche à la fourche… Ce n’est qu’en passant devant un tapis de primevères et de violettes que je me rend compte de mon erreur… je l’aurais sûrement remarqué à l’aller. Demi-tour donc, l’embranchement n’est pas bien loin.

Crissement de gravier ; me revoilà… En haut de l’escalier, des voix qui se veulent chuchotantes indique la présence d’âmes humaines. La journée commence…

Quinte feuille

Encore du vent. Ne va-t-il pas se décider à se calmer, ce grand diable qui encercle la tente en faisant claquer ses bottes feutrées ? Depuis que nous nous sommes perdues à flanc de montagne, il s’époumone à nous réveiller. Je suis la seule à ne pas pouvoir dormir. Je ne sais quelle heure il se peut faire… sûrement bien plus tôt que ce que je m’imagine… La lumière du jour est très faible à l’intérieur. L’alouette chante dans son sommeil, comme on gémit en dormant… Oiseau invisible, si petit et pourtant si plein de joie qu’il en éclaire les paysages de jour, et annonce le soleil la nuit… Il ne doit pas être cinq heures ; mais comment savoir, avec cette seule lueur qui éclaire à peine les formes de nos sacs ? Sans bruit, je m’extirpe de mon duvet… Mes mains sont glacées. Il fait frais, et j’enfile sans hésitation ma veste à capuche, qui m’avait servie d’oreiller. Puis, le plus précautionneusement possible, afin de ne pas réveiller mes compagnes, j’ouvre la glissière de la toile… Voir le temps dehors, si le souffleur de l’air n’a pas ramené à sa suite les gros nuages que j’avais aperçus au loin hier soir. Voir aussi si le soleil est encore derrière les montagnes, ou s’il s’apprête à me tirer de mon insomnie, me donnant une excuse pour tirer les autres de leur duvet.

Je reste figée. Je ne m’attendais pas à cela… Dans les brumes lentement sonores, les collines deviennent les îlots de songe d’une Dame de la Mer… Le soleil, timide effluve de la joie de l’alouette, effleure juste de bout des rayons les nuages du ciel qui frémit ; et entre deux flottement de linaigrette, la nuit découvre sa chevelure… Quelques étoiles y brillent encore, fragiles gouttes d’eau vacillantes, comme la rosée empruntée à l’aurore ; et leur paisible éternité descend en feuille morte sur l’herbe constellée…

Je n’ai pas senti mes pieds trébucher sur les cordelettes, ni sur les pierres… Je me suis dressée, seule humaine du monde en ce moment où rien n’existe que la Nature et moi. La montagne toute entière m’ouvrait les bras, comme une mère embrasse son tout petit parti au loin, et les nuages dessinés au fusain fuyaient le vent, emportant mes cheveux avec eux. Je leur ouvrit mon âme à mon tour, prête à accueillir tous les crachins, tous les plumets qu’ils pourraient porter, et, grimpant au cairn, exultant de joie, je ris de voir l’herbe danser sous mes yeux dans les dolines lointaines, de voir les plumes des graminées s’incliner sur les flancs de collines, couleurs bleutées d’un matin encore fripé, en attente d’un signal pour jaillir en couleurs, éclatantes de vie pour moi, pour qui les verra alors se farder, coquettes, se pomponner et se préparer pour un bal avec l’inconnu qui les foulera, jambes nues et mains ouvertes… Et j’attends avec elles ce signal, que je saurais reconnaître, je le sais, puisque je l’espère de toutes les cordes tendues de mon âme, puisque je le pressens, que je le devine, près à éclater derrière le silence troublé de vent, derrière ce rire qui me fait trembler de trop-plein tellement j’ai de joie à l’attendre. Et l’alouette rit soudainement avec moi.

C’était elle. C’était le triomphe du jour…

Je ne sais quelle intuition me fit me retourner en direction de la nuit… Mais tu étais là. Forme encapuchonnée dressée sur un flanc de colline, tu riais en écho, me saluant d’un geste de la main… Et silencieuse soudain, je te rendis ton salut, alors que tu disparaissais sur les traces de la nuit, qui, heureuse de son règne passée, cédait la place à l’aube, repliant sa traîne joyause et, sourire au lèvres, laissant sa lumière prendre… Avais-tu demandé au vent de me tenir éveillée, afin de m’offrir ce moment d’infini ? Je n’en aurais guère été étonnée… Toi qui cours sur l’horizon, à l’image d’autres, trop rares, toi qui sais où te placer, aux carrefours où je m’arrêterai, aux arbres au pied desquels je me reposerai… Oui, tu l’as fait, certainement. En paiement de quels services ? Je ne sais. Je saluai votre départ, grisée du lever du jour, comme ivre d’une rosée échappée des doigts du vent… Et pour ne plus entendre ses plaintes, j’ai rabattu ma capuche…

… La nuit y avait laissé tomber une étoile…

Sexte feuille

Pas de doute à avoir : l’automne arrive. Sa date-anniversaire n’est pas encore passée, mais qu’importe ! Qui peut ignorer sa venue ? Aux brumes le long du fleuve, alors que j’ouvrais mes volets au jour encore faible, je l’ai su, et le reste de la journée à confirmé mon impatience : odeur humide et fraîche, légère vapeur exhalant du jardin, rosée sur les grappes de muscat… Mon corps avait frais, et je l’ai paré aux couleurs qui seyaient à mon humeur : écorce de noisetier, feuille de myrtilles, pêche sanguine, et plumes dans les cheveux. Il me fallait me promener ce jour, être sûre d’avoir reçu l’invitation…

Elle était signée de sa main, encre d’or sur feuille virevoltante, et je n’étais pas la seule à guetter les prémices de la fête. Au frémissement dans les feuilles et les achènes, d’autres réfrénaient leur impatience. Quelques arbres prenaient de l’avance, commençaient déjà à se pomponner, discrètement, de poudre orangée. L’Aube blanche et l’Epine noire, par exemple, ces coquettes qui croient passer inaperçues en le faisant côté ombré. Oui, l’automne arrive… ce grand festival, joie mûrie éclatant en notes piquée : rouge ! jaune ! mordoré ! vert ! Comme peut-on trouver l’automne triste ? Cette énigme n’aura pour moi aucune réponse valable… « Le temps de la rentrée » ? Mais qu’ils se trompent en prenant pour référence le temps des Hommes ! Pour qui n’utilise ce temps que par obligation de compréhension, et l’oublie sitôt la compagnie de leurs congénères épargnée, c’est le printemps qui est le temps de rentrée ! Et l’automne, ce formidable automne, c’est le temps de la grande fête avant le temps du repos ! Quels sont ces hommes qui ont décidés que l’été serait pour les grandes vacances ? L’été, c’est la saison de plus grand travail, la saison la plus pénible pour la Nature… Toutes ses graines à mûrir, ces sécheresses à résister, cette poussière à secouer… Qui pourrait trouver un temps clément en été, quand la chaleur étouffe et amollit les perceptions ? Ô Automne et ses pluies ! Cette odeur de serpolet, de mousse, de champignons et de confiture de framboises, de vigne mûre et de pommes sucrées, de jus de poires acidulées et de gâteaux ! De pâte de coing et de viandes en sauce ! De figues sèches et de mûres ! Les premières soupes au potimarron à la crème fraîche ! L’automne est une grande cuisine, un grand banquet chuchoté comme un secret le matin, chantonné en refrain le midi, et clamé tonitruant le soir ! Temps de corneilles et de pivert, de Citrouillard et potiron, stridulation légère de grillons, premiers colchiques dans les herbes, et vol de chauve-souris… Oui, j’aime l’automne, frère jumeau du tendre printemps… Plus sauvage, plus festif, moins sage et chanté, sorcier en ses métamorphoses, véritable Aubéron à la peau aussi pâle que son nom… Qui pourrait trouver froideur en ses bras ouverts ? Seule sa vivacité et ses sautes d’humeurs pourraient rendre les esprits chagrins, car rien n’est plus changeant que les états d’esprit de ce beau prince traînant sa cape dans les herbes enfeuillées. Mais comment lui en vouloir quand son rire résonne dans les futaies pour courir sur la peau des lacs ? Pourquoi ne sommes-nous qu’hommes ? A craindre les rigueurs de son souffle quand il ranime les braises de ses feux de joie ? A ne pouvoir prendre ses brumes irisées au matin comme étole ? Ô joyeux prince, j’irai mettre mes pas dans les vôtres, et danser comme vous entre les écureuils et les martres, attraper au vol les plus belles feuilles des charmes, rire au bec des linottes, et me cacher dans les creux des châtaigners. Qui sait, peut-être alors, protégée par votre joie, n’aurais-je plus jamais froid…

Septe feuille

Les vagues remous bercent la marche. Bien calée contre la fenêtre, dans le sens contraire, je feuillette distraitement mon bouquin. J’en suis pourtant à mon passage préféré, mais l’extérieur attire sans cesse mon regard, et je trouve le trajet long aujourd’hui. Je secoue la tête.

… Messire Gauvain lui répond qu’il n’a nul besoin de rien prendre, car s’il peut y trouver à vendre, il aura toute la vitaille, et tous logements, où qu’il aille, et tant qu’il en aura besoin. Il ne veut donc accepter rien. Alors, le seigneur prend congé. Il voit au moment de partir sa petite fille qui, prenant la jambe de Gauvain dans ses deux bras, lui dit : « Beau sire, écoutez ça ! Je suis venue me plaindre à vous de ma grande soeur qui me bat. Faites-moi mon droit, s’il vous plaît ! » …

Le train ralenti… Je lève les yeux de mon livre un instant, pour mirer le Rhône gris et sombre, à la peau plissée… C’est amusant, les nuages s’amusent à le refléter. Un vol de mouettes, en ruban cambré, une caresse blanche contre le vent qui tord les saules effeuillés. Reflètent-elles un banc de poissons se pressant dans les eaux froides ? Elles sont belles, semblent nées de la neige ramassée sur le Pilat, dans les vergers, entre les ceps de vigne…

… D’abord, sire Gauvain se tait, car il ne sait à qui elle croit parler, mais il lui caresse la tête. Or la demoiselle l’arrête, et dit :
« A vous, je parle, sire ! A vous, je me plains de ma soeur, je ne l’aime pas, je la déteste. C’est à votre sujet qu’elle m’a frappée aujourd’hui.
— A mon sujet ! Qu’ai-je à y faire ? Et en quel droit vous remettrai-je ? » …

Elle ne manque pas d’aplomb, la petite ! J’imagine bien la scène : la Demoiselle aux Manches Petites, pas plus haute que vingts pommes d’api empilées, agrippée au preux Gauvain, et devant lever la tête presqu’en équerre pour voir son visage. Elle ne manque pas d’aplomb, en effet. Et coquette avec ça. Chrétien de Troyes ne manque pas de réalisme, en peignant les rivalités entre frangines… ça n’a pas changé depuis lors. Le Château de la Lône. Beau jardin, taillé en équerre, avec le petit kiosque au-dessus de l’eau. Je me suis toujours demandé à qui il avait pu être, du temps où il n’y avait pas de sablière en face.

… Le sire qui devait partir entend la plainte de sa fille et dit :
« Fille, qui vous envoie vous plaindre aux chevaliers ?
— Sire, est-ce votre fillette ? demande Gauvain.
— Oui, répond-il, mais ne vous occupez pas de ce qu’elle dit : c’est une enfant naïve et folle.
— Certes, fait messire Gauvain, mais je serais par trop vilain si je n’écoutais sa prière ! Dites-moi, ma petite fille, enfant si douce et si gentille, comment je peux vous faire droit de votre grande soeur ?
— Messire, demain seulement, s’il vous plaît, par amour de moi, vous vous mêlerez au tournoi.
— Or dites-moi, ma belle chère, si vous faîte même prière à chevalier, pour d’autres cas? » …

Le fleuve est caché par les saules…

« J’aimais savoir qu’en français les nom des fleuves sont généralement au féminin. C’est si naturel ! L’Aube et la Seine, la Moselle et la Loire sont mes seules rivières. Le Rhône et le Rhin sont, pour moi, des monstres linguistiques. Ils charrient l’eau des glaciers. Ne faut-il pas des noms féminins pour respecter la féminité de l’eau véritable » ? *

Bachelard n’a pas compris que si le Rhône est masculin, c’est parce qu’il est un fleuve, et qu’un fleuve ne peut être douceur lente et caressante ; le Rhône ne peut qu’être masculin, lui qui pris tant de vies humaines, qui roula tant ses courants violents, lui le sauvage, l’indompté, l’indomptable, lui qui abrite le Drac, lui qui ne fait que semblant de se plier aux barrages et canaux que les hommes lui ont imposé, pensant l’affaiblir, et qui profite de la première grosse pluie pour venir lécher les maisons imprudentes. Une rivière ne ferrait pas cela. Mais lui ! Ce n’est pas une aberration, non, non… Ce n’est qu’onirisme, que justice, que vérité. Bachelard n’a pas dû rêver près du Rhône, pour le croire féminin. Mais la Femme n’est pas loin pour autant… La Femme est tout près, dans les saules, dans les osiers… Car si la dame des eaux est si souvent blonde, n’est-ce pas parce qu’elle a été rêvée dans le creux d’un saule, par un nonchalant assoupi sous sa chevelure dorée, et prenant pour caresse vivante l’effleurement d’une feuille perdue ? Et ne les voit-on pas, l’hiver, pencher leur tête toujours blonde au-dessus du Rhône, les branches tendues vers leur reflet, se mirant encore, s’admirant toujours, laissant le courant venteux les démêler, le courant aqueux les lisser ? Ne sont-elles pas là, susurrantes sirènes, pour bercer encore pouillot et foulque quand les enfant ne grimpent plus dans leurs bras ?

« Non, sire !
— Ne l’écoutez pas, fait le seigneur, quoi qu’elle dise, car c’est folie et mignardise. »
Et messire Gauvain lui dit :
« Sire, que Dieu m’aide ! La chose est trop gentiment dite, pour demoiselle si petite, et je ne lui refuse pas. Je serai demain, pour lui plaire, son chevalier pour cette fois !
— Merci à vous, beau cavalier ! », fait-elle, et elle a tant de joie qu’elle s’incline jusqu’à terre !

Un rai de lumière… un trait de soleil qui tinte sur la vitre, me distrayant encore… Et bien soit ! Je n’arriverai pas à lire pour le moment. Je regarderai donc. Content de son affaire, le rai de soleil disparaît aussi vite, mais il avait raison : j’aurais bien assez de nuit ce soir en rentrant, pour pouvoir lire… je n’ai qu’à laisser mes penser vagabonder avec les mouettes, se bercer dans les roseaux, suivre les flancs des coteaux, caresser les ceps secs et se rouler dans la neige. Le paysage est si beau aujourd’hui !

*BACHELARD Gaston, La poétique de la rêverie, ch.1 : « Rêveries sur la rêverie », II

Octe Feuille

La pluie n’ayant pas l’air de vouloir tomber tout de suite, je décidai de sortir de mon abri pour descendre sur le quai. Le Rhône descend au sud, le vent en vient… j’étais curieuse de voir ce qui allait naître de leur rencontre. Le quai laisse place, sur la droite, à un ruban de sable remontant vers les bosquets au long de l’eau. Acacias et joncs, ronciers et sureaux, clématite séchée éclosant parfois de vert, je le suis, le vent dans le dos, la poussière à mes pieds. La rencontre n’avait pas eu lieu encore. Le vent soufflait fort, comme s’il voulait faire remonter le fleuve dont les puissants bras gris poussait dans le sens inverse, comme un boulanger pousse au plus loin sa pâte à pain en la pétrissant. Ses manches étaient plissées, légèrement écumeuses, et les canards rebondissaient dessus comme des bouchons. L’herbe était couchée au sol : il ne lui appartient pas de lutter contre l’eau ou le vent, elle suit le mouvement qui la domine. Peu de fleurs, seules les croupettes montraient leurs rayons : trop tard pour les salades ; une fois la plante ornée, les feuilles sont trop amères. Et puis de toute manière, je n’aime pas.

Une barque à la peinture bleue écaillée, solidement attachée à une amarre, sautille sur les plis. Le souffle du vent ne parvient pas à couvrir le chant de l’eau, qui claque la langue d’un air agacé. Quel intérêt de s’obstiner ? Tout au plus elle ne prendra qu’un léger retard, mais elle est bien trop puissante pour se faire drosser par de l’air, fusse celui du Vent des Fous. Ce qui me rappela que j’aurais mal à la tête dans peu de temps. Un îlot couvert de broussailles et d’arbres effilés ouvrait le bras en deux. Elle avait été épointée par l’eau, taillée en amande grossière par le courant. Un saule lui servait de figure de proue, trempant d’un air négligeant le bout de ses racines dans l’écume qui dansait, secouant sa chevelure aux reflets verdelets avec insouciance. Un tel flegme devant l’assaut me fit sourire. L’un des bras du Rhône menait le regard direction plein nord, et le vent s’y engouffrait comme un forcené, faisant siffler les joncs secs. Les deux canards de tout à l’heure se laissaient pousser par le vent, mais leur avance était ralentie par le courant ; ils ne paraissaient pas s’en soucier.

Je me suis arrêtée là. La naissance allait avoir lieu ici, il ne pouvait en être autrement, au lieu où se rencontre l’île, l’eau et le vent, venant du nord et des montagnes. J’attendais. Sans impatience : j’étais bien couverte et pouvais ignorer un moment la fatigue nerveuse prodiguée par le vent. Le saule tenait toujours sa pause nonchalante, mais les autres arbres grinçaient des branches, laissant filer leur cime dans le courant d’air. Un oiseau en fut délogé et emporté trop vite pour que je puisse voir autre chose qu’une tâche noire. Ce n’était pas la naissance, il n’allait pas dans le bon sens. Si tout m’avait conduite à me trouver dans cette direction, alors ce devait être le meilleur emplacement pour la voir. Il y eu un imprévu. Du sable dans les yeux. Quand j’eus cessé de cligner des paupières, j’avais manqué le premier instant. Mais pas l’être qui était né. Un héron. Bleu. Qui volait avec aisance contre le vent, avec la même vitesse que le Rhône, sans manifester de peine. Il était beau ! Il me fit rire. Et puis il disparu. Comme ça. Je l’avais vu et cela avait dû suffire. Il avait viré un peu de l’aile en ma direction et disparu. J’eus un dernier regard vers l’endroit d’où il venait, vers les montagnes basses et bleues comme lui, un autre pour le point des nuages où il s’était évanoui, et reparti dans le sens du fleuve, plissant les yeux pour éviter le sable que le vent, furieux de sa défaite, me jetait au visage. L’eau avait gagné. Et son chant se fit plus fort comme je riais.